Florimon-Louis de Kerloar

Noir & Blanc

Épisode VI - In shaa Allah!


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Tous nos textes, Fidèle, sont déposés à la Société des gens de lettres, Paris. Sois gentil, tu t’en inspires dans la vie si tu veux mais sur papier ou à l’écran, cherche ta muse ailleurs. Bonne lecture !


1er février 2006

Marrakech (Maroc), 22h56.

Moins d’une journée pour nous faire deux ennemis dans la cité où nous devons nous installer quelque temps ; il ne pouvait nous arriver pire et pourtant est-ce bien le récit qui suit.
Nous avions la tête dans le cul hier soir (trop d’alcool consommé la veille à Madrid, les nombreuses boîtes à sardines empruntées pour transporter notre carcasse désabusée ici, le changement de température, le paquet de clopes et les roulées consumés pour pallier notre manque de cachetons), quand un mec nous aborda dans une ruelle peu fréquentée de la médina. Nous cherchions un hôtel pas cher, il nous conduisit et nous proposa du rêve. Nous lui dîmes que nous repassions le lendemain et il nous laissa à la réception. En fin de compte, l’hôtel était trop cher pour nous et nous continuâmes. Un deuxième mec (en fait il y en eut plusieurs mais nous ferons court) nous aborda ; il semblait différent, plus détaché, moins intéressé surtout et nous le suivîmes de bon cœur. Il nous installa à l’hôtel Imouzzer, nous l’invitâmes à boire un thé au café N’zaha et passâmes finalement la soirée avec lui devant un tajine de kefta. Il s’appelle Abdeljalil, a 24 ans, n’est pas le moins du monde gay et nous appréciâmes de suite sa compagnie amicale. Entre rencontres diverses de ses potes et autres choses, tu penses bien, Fidèle, que le marchand de rêve nous sortit complètement de l’esprit. Nous rentrâmes à l’hôtel après un passage au cybercafé et plongeâmes dans les bras d’un Morphée particulièrement en forme.
Aujourd’hui, il nous libéra à midi puis nous prîmes notre thé à la menthe sur le toit-terrasse, face au soleil chaud. Nous n’avions rien de prévu – jamais ! – et nous promenâmes sur la place Jamaa-El-Fna et dans le souk, au gré des rencontres. À la fin, nous en avions marre de nous faire aborder tous les quinze mètres, simulâmes une éternelle conversation téléphonique avec Julie, notre alibi virtuel, et rentrâmes à l’hôtel. Naturellement, nous fûmes abordé – quelle calamité ce mot ! – par un autre marchand de rêve. Cette fois-ci, nous acceptâmes de le suivre. Question existentielle : avons-nous la tête du parfait pigeon ? Il faut croire que oui ! Il nous présenta à un pote à lui, qui nous présenta à un pote à lui, qui nous présenta… Nous nous retrouvâmes à la fin dans un riad, à l’abri des regards inspecteurs, pour tester le soi-disant bon triangle qu’il voulait nous refourguer.

Nous . Alors, mon ami, à combien tu me fais les dix grammes ?
Le marchand de rêve . Dix grammes ? Trois-cents dirhams !
Nous . Ça, ce que tu appelles la meilleure qualité ? Eh gars, ton riad et tes amis sont cool mais je suis pas un touriste ici. Au Maroc, dix grammes, c’est cent dirhams. De toute manière, je n’ai pas davantage…

De longues tractations plus tard (ils étaient quand même trois d’assez mauvaise foi), nous obtînmes satisfaction après l’avoir bien énervé.

Notre pensée profonde . Pauvre tache va ! Cela t’apprendra à nous prendre pour un con ! S’arrête-t-on déjà en pleine négociation pour prier ? Pff ! C’est bon, gars, range ta piété bon marché, la chantefable bigote n’a jamais été notre trip.

Il prit notre fric et se cassa dans une autre pièce pendant qu’un autre nous raccompagna gentiment à la porte. Manque de bol, le marchand de rêve de la veille nous vit et ne manqua pas de nous signaler : « Toute façon, les Français ont pas d’parole !! » Passons sur la remarque raciste, abruti, et désolé de toujours avoir la tête dans le cul, hein ! Deux marchands de rêve à dos, cela fait beaucoup, n’est-ce pas ? La prochaine fois donnerons-nous cent dirhams à Abdeljalil qui, lui, ne cherche pas à nous baiser, au sens propre comme au sens figuré.


3 février 2006

Marrakech (Maroc), 00h07.

La Koutoubia ce soir éclaire nos pensées. Nous sommes seul, sur la terrasse, dans le noir, allongé à la sultane. Sur la table, un cendrier plein, un téléphone inutile, un paquet de Marlboro, notre agenda en cuir tanné par le temps qui fuit, des notes diverses et éparses, la clef de la chambre 28, une boulette de shit sans effet, la flasque de Bombay Sapphire achetée à Madrid que nous gardons en cas d’urgence et hésitons encore à ouvrir ; notre seul trésor. Nous entendons au loin la rumeur de la place Jaama-El-Fna, éternel spectacle qui amuse davantage le Marocain que le touriste. Nous jouons avec notre dernière pièce de cinq dirhams, la retournons mille fois ; elle date de 1987. Qui étions-nous à cette époque ? Nous n’en avons aucun souvenir. Dans quelques heures, Hubert débarquera. Il est prévu qu’il loge chez une particulière de Guéliz pendant son séjour mais nous sentons l’ambiance de la cité et savons déjà qu’elle ne lui conviendra pas. C’est un risque à prendre quand on part à l’aventure loin de chez soi ; l’inconnu attire l’Homme autant qu’il le terrifie. Louons celles et ceux qui ont le courage de s’embarquer !

16h32.

Assis à la terrasse perchée d’un café de la grand-place, nous nous étendons sur notre parcours. Partout les mêmes phrases, partout les mêmes rencontres, nulle part une seule envie. Parcourir le monde à leur recherche pour toujours finir dans un café à ne voir la diversité de la rue que comme un autre lieu de passage qui ne nous convient pas plus que le précédent. Dans la rue, c’est le Blanc qui s’émerveille devant ce qui est finalement commun ; ce sont des troubadours, des charmeurs de serpents anesthésiés dans l’huile, des marchands de tout et de rien ; c’est Abdeljalil qui passe avec deux porte-frics à sa suite ; c’est le fouillis monstre de tous les pays de débrouille ; ce sont enfin des milliers de chats qui errent dans l’espoir de trouver sous leurs pattes agiles un morceau de Destinée.
Nous sommes un chat !
La culture de l’Homme ne nous évoque rien ; elle n’est pour nous qu’une affreuse comédie vide de sens. Dans la médina, ses petites ruelles mal bâties, nous retrouvons la nuit venue ces milliers d’yeux fraternels qui nous disent : « Nous vivons ici, être sans père aux cent destins ; bienvenue chez toi ! »


8 février 2006

Marrakech (Maroc), 16h23.

Sur le banc d’un petit jardin dont nous ignorons le nom, nous nous assîmes il y a un instant, à la marocaine, pour ne rien faire de particulier, ou plutôt la chose la plus précieuse au monde : boire de l’eau et la partager avec le jeune garçon qui joue du djembé à-côté. Des brochettes de touristes sortent du Palais Royal ou des Tombeaux Saadiens dans la casbah mais ce ne sont pas eux – jamais ! – qui attirent notre regard. Nous croisâmes sur le chemin Adil, prétendu marchand de bijoux rencontré au café N’zaha la semaine dernière. Nous visitions sa boutique lorsqu’il nous fit la remarque que nous ne ressemblions pas à un touriste, que notre aspect militaire lui plaisait et que ce devait être pour cela que nous attisions le regard des gens de la rue. Il nous aurait suffit de peu pour l’accompagner dans son lit après cette entrevue mais là n’était pas notre désir. Le jeune garçon assis à-côté de nous trouve quant à lui son aubaine dans la bourse des touristes en lançant un : « Photo, photo ! » à chacun de leur passage. Cela doit fonctionner de temps en temps. Nous lui disons : « On peut toujours essayer, n’est-ce pas ? » Il sourit avec un air complice. L’air est frais et léger, il nous fait du bien en ce chaud après-midi. Hier, nous visitâmes la vallée de l’Ourika avec Hubert ; nous y dormîmes deux nuits, très confortablement installé dans une chambre de l’Auberge du Maquis. Le temps était couvert mais propice à promenade dans les collines paysannes et argileuses. Icham, notre guide, nous invita à le suivre contre cinquante dirhams et nous vécûmes pendant trois heures la vie paisible d’un habitant local : contemplation, marche, ennui. Aujourd’hui, tout est différent, tellement plus à notre goût. Le roi Mohammed VI en visite à Marrakech, nous ne pouvions, naturellement, être ailleurs !


10 février 2006

Marrakech (Maroc), 16h19.

Une main se tend vers nous ; dessus, une petite pièce dorée rayonne. Nous nous étonnons de son aspect familier : il s’agit de cinquante centimes d’euros. L’enfant qui la porte voudrait-il s’en débarrasser et la confier au premier Blanc venu dans un geste peu consensuel de générosité ? Non ! Cet enfant veut du change, cinq dirhams. Il a compris que par facilité l’Européen divise sa monnaie unique par dix pour se faire une idée du prix des arnaques dans les souks et même s’il y perd un peu, il est gagnant.

L'enfant-roublard . Toi donner moi cinq dirhams en échange.
Nous . Non.
L'enfant-roublard . Toi donner moi cinq dirhams en échange, merci beaucoup.
Nous . Non ! Les euros ne m’intéressent pas plus que toi.

L’air misérable, il nous regarde et joue l’attendrissement, sa main gauche planquée dans son pull gris. Il la cache. Il a dû voir sur TV5 que le Blanc crache son fric gagné sans peine dans un jeu débile comme l’Arabe crache par terre son ADN pour laisser sa trace ; il a dû voir sur TV5 que les mutilés et les handicapés attirent davantage la pitié des masses ; il a dû voir surtout que son petit harcèlement fonctionnait souvent.

L'enfant-roublard . Merci beaucoup. Toi donner moi cinq dirhams en échange.
Nous . Non !

Il a repéré notre lecteur MP3, ses yeux s’agrandissent, il le montre du doigt.

L'enfant-roublard . Walkman, pour moi. Merci beaucoup.

Nous éclatons de rire, lui perd son jeu d’enfant triste et sourit, réalisant qu’il vient de brûler toute sa crédibilité. Il part faire un tour dans le petit parc à la recherche d’une bonne poire à la peau mûre d’inconscience, revient bredouille, s’approche et lit ce que nous écrivons. Il n’y comprend évidemment rien mais joue là sa dernière carte : l’intérêt. Nous l’observons du coin de l’œil, il ne le remarque pas. Ils sont quatre – cinq ! – à former un véritable essaim autour du banc. Les touristes passant, quant à eux, s’amusent devant le spectacle atypique que nous produisons. Les enfants parlent en arabe, se demandent si oui ou non nous allons leur lâcher quelque chose – ils sont six désormais ! – mais, devant notre je-m’en-foutisme, repartent à leurs activités et nous laissent moraliser.
Arrêtez, bande de touristes atrophiés par votre droit d’ingérence, de croire que vous agissez en humaniste lorsque vous gratifiez de quelques trébuchantes un enfant des rues qui joue l’inactivité ! Ne le rendez pas esclave de votre stupidité, responsabilisez-le ! Laissez-le vous vendre des macarons, des cigarettes ; laissez-le vous guider dans les ruelles étroites de la vieille ville ; parlez avec lui ; payez-le vingt dirhams pour quelque service s’il le faut. Ici n’est plus chez vous (hélas !), ne venez donc pas en colons ; laissez votre air hautain en Métropole ; ne vous formalisez de rien ! Mieux vaut un enfant qui travaille qu’un enfant qui meurt de faim et attend la source abondante de vos profits en tendant la main !


12 février 2006

Marrakech (Maroc), 22h30.

Le Maroc est une monarchie. Lorsque nous questionnons notre entourage, souvent de circonstance, sur ce qu’il pense de Mohammed VI, son jeune roi, nous n’obtenons jamais de réponse bien précise ou, si elle l’est, c’est dans l’extrême : l’adoration ou la haine. Nous nous demandions encore il y a peu comment appréhender cette opposition tranchante mais nous eûmes cet après-midi la certitude qu’il pourrissait au royaume du Maroc quelque chose de fort nauséabond.
Hubert voulait du safran et Abdeljalil lui proposa gentiment (non sans voir la petite commission qu’il en tirerait) de le conduire chez son « oncle », marchand d’épices dans le Mellah*. Nous connaissions déjà le coin pour y venir nous détendre quelques fins de journée et rien de nouveau, semblait-il, n’allait s’offrir à nous. Pourtant… Abdeljalil, la première fois que nous prîmes un thé avec lui, nous parla sans trop insister sur l’importance du fait que le Marocain n’était pas autorisé à fricoter avec le touriste. Figurer sur un de ses clichés, ajouta-t-il, pouvait même se retourner contre lui. Les raisons étaient multiples mais nous les résumerons selon notre point de vue à un seul mot : diktat ! Nous étions las et les suivions d’un pas lent, clope au bec et regard vague, lorsque Abdeljalil fut interpellé par deux hommes d’un commun volontaire. La ruelle sentait les épices du monde à plein nez, nous mangions une mandarine sur le bas-côté et pensions qu’il s’agissait une fois de plus d’une de ses connaissances mais, quand il revint, son teint était gris pâle (façon de parler), son allure inquiète ; nous ne l’avions jamais vu ainsi auparavant. Les deux hommes étaient en fait deux condés en civil qui l’avaient remarqué et menaçaient de le déporter au poste ! Ils furent cependant bien « généreux » pour accepter de lui foutre la paix contre cinquante dirhams et Hubert dut acheter sa liberté.
Si un touriste veut s’attacher à un Marocain, il doit payer un timbre à la police touristique : il suffit d’une CNI, d’un passeport, d’une décharge et de vingt dirhams. Les femmes de ménage qui travaillent à l’hôtel gagnent trente-trois dirhams par jour. Le Maroc est un pays du Tiers Monde qui prétend évoluer vers la modernité ; c’est pas gagné !


17 février 2006

Marrakech (Maroc), 13h13.

Hubert est parti ! Il préféra Agadir, comme nous le pensions, et nous le laissâmes y retourner seul ce midi. Nous sommes à la rue dans cinq nuits, nous buvons du Martini Bianco et fumons notre dernière clope en écoutant May it be*.
Nous passâmes la matinée avec lui entre café N’Zaha, CTM et Café des Négociants dans Guéliz. Pour toi, Fidèle, qui ne connais pas ce repère, il te suffirait de venir voir ; la chose est en effet flagrante. D’ailleurs, nous rencontrâmes de nouveau le jeune qui avait abordé Hubert au cybercafé la semaine dernière : un garçon d’un commun ennuyeux qui a la tête de l’emploi, le parfait entourloupeur de vieux sapé Dolce&Gabbana contrefait du t-shirt aux lunettes noires. C’est ici le peuple pauvre le plus vêtu de marques italiennes que nous connaissons !


18 février 2006

Marrakech (Maroc), 8h11.

Marrakech, nous l’écrivîmes déjà plus haut, ville corrompue, cité des vices. Ici, toutes les astuces sont bonnes pour aborder le passant : le féliciter pour sa tenue, l’appeler mon ami (nous n’avions jamais eu autant d’amis avant de venir au Maroc…), lui demander si ça va, débiter un « Bienvenue ! » dans quatre ou cinq langues, etc. À ton tour, Fidèle, si tu viens à Marrakech et que tu fixes un marchand dans les yeux, lui demandes un simple renseignement ou souhaites seulement regarder sa marchandise, tu es sûr de te faire ferrer comme une vulgaire truite d’élevage. Notre conseil est : marche les mains dans les poches, le regard posé sur la masse de détritus qui recouvre le sol et, le cas échéant, écoute Marilyn Manson à fond sur ton iPod : « The World is an ashtray ! » Dans tous les cas, tu n’es pas à l’abri d’un grand signe de détresse de sa part et tu te rends compte que tu n’as d’autre choix que d’entrer dans son jeu et lui répondre : « Je vis ici, mon ami, je suis pas un touriste ! », avant de continuer ton chemin avec un clin d’œil et un sourire hypocrite. C’est de bonne guerre ! D’autres expressions apprises sans doute dans le lexique du parfait baratineur reviennent souvent.

Le boutiquier-baratineur . Ça va ? Plaisir des yeux, mon ami !
Nous . Je vis ici. Plaisir des yeux partout, tout le temps. Merci, ça va.
Le boutiquier-baratineur . Français ? Paris ?
Nous . Aix-en-Provence.
Le boutiquier-baratineur . …
Nous . À-côté de Marseille.
Le boutiquier-baratineur . Marseille ? Je connais bien Marseille tu sais, mon ami ! Zidane, champion du monde !
Nous . Le foot ne m’intéresse pas, je préfère boire moi.
Le boutiquier-baratineur . Tu aimes fumer aussi ? J’ai de quoi bronzer la tête si tu veux !
Nous, tout sourire . Non, ça va, merci. C’est de la merde ce qu’on achète à Marrakech, vous coupez ça avec du henné. Je suis passé par Chaouen et j’ai fait le plein déjà, merci. J’ai un rendez-vous là, je dois y aller, bonne continuation !

Forcément, après cela, il ne sait plus quoi répondre car il sait qu’il vend de la merde comparé à ce qu’on trouve dans le Rif. Les boutiquiers-baratineurs ne manquent pas au Maroc, particulièrement à Marrakech. Pour commencer, tu peux être sûr que tous ont du chichon, de l’huile, des gâteaux magiques ou space cakes – appelle ça comme tu veux ! – dans leur arrière-boutique. Tout n’est que prétexte à te vendre quelque chose. Nous ne croyons plus trouver quelqu’un de véritablement sincère. Une pensée en cache toujours une autre à Marrakech, tu peux en être convaincu, Fidèle, fais très attention ! Une anecdote nous vient à l’esprit ; elle date du même jour que l’histoire de l’enfant-roublard. Nous nous promenions dans la médina, clope au bec toujours, lorsqu’un jeune marchand nous interpella.

Le boutiquier-baratineur . Ça va ? Vraiment bien ton pantalon, mon ami !
Nous . Merci, c’est gentil.
Le boutiquier-baratineur . C’est pas arabe ça, hein ?
Nous . Non, en effet. C’est indien.
Le boutiquier-baratineur . Viens, entre dans ma boutique, on va parler un peu.
Nous . Ah ! désolé, je suis pas touriste ici, je ne vais rien t’acheter.
Le boutiquier-baratineur . Pas pour acheter. Il n’y a personne en ce moment et j’ai rien vendu de la journée. Juste pour passer le temps.
Nous . Soit !

Il nous invita à nous asseoir sur un coussin brodé, à-côté du bric-à-brac qu’il vendait, et prit sa place à notre gauche. La cigarette ne le dérangeait pas – dommage, nous aurions pu l’utiliser comme prétexte pour fuir ! – mais le contraire nous aurait étonné.

Le boutiquier-baratineur . Alors, tu es allé en Inde ?
Nous . Oui, j’ai acheté ça à Pondichéry l’an dernier.

Nous ne sommes plus à un mensonge près ici.

Le boutiquier-baratineur . Ah ! c’est bien ça. Tu voyages beaucoup alors ?
Nous . Et oui !
Le boutiquier-baratineur . Tu dois connaître ça alors ?

Ah, le con ! Il n’avait tenu qu’une minute avant de vouloir nous refourguer sa camelote hors de prix. Il nous présenta une espèce de fume-cigarette des années folles.

Nous . Heu… Oui… Mais je suis européen tu sais, j’habite pas le fin fond de l’Amazonie…
Le boutiquier-baratineur . Oui, oui, mais c’est spécial pour le chichon ça, parfait pour remplir de tabac. Regarde !
Nous . Je te fais perdre ton temps, mon ami, je ne vais rien t’acheter.
Le boutiquier-baratineur . Je sais, je sais ! On regarde juste, on passe un bon moment.

Il nous servit du thé et continua son petit manège pendant environ un quart d’heure. Il nous parla de ses merveilles comme s’il avait passé six mois à parcourir le désert pour les rapporter ici avec une caravane de dromadaires. Si nous étions naïf, nous aurions pu le croire mais nous savions très bien que comme les autres, il avait tout acheté en gros made in China et revendait en espérant faire le plus de marge possible, quitte à passer pour un abruti.

Le boutiquier-baratineur . Si tu devais acheter quelque chose ici, mon ami, tu choisirais quoi ?
Nous . Je n’ai besoin de rien et je suis plus pauvre que toi mais puisque tu me le demandes, j’aime beaucoup les coffres et celui-ci me plaît bien.
Le boutiquier-baratineur . Donne-moi un prix pour ce coffre !

Nous le regardâmes attentivement. Il ressemblait à ce que nous connaissions déjà. À Aix-en-Provence, il y a beaucoup de boutiques de ce genre et un tel coffre vaut au plus quarante euros.

Nous . En Europe, on peut en trouver de semblables pour trente euros. Ils viennent de Mauritanie.
Le boutiquier-baratineur, avec un air des plus sérieux . Mille-six-cents dirhams !
Nous . Tu me prends vraiment pour un Anglais toi, je crois !
Le boutiquier-baratineur . Trois-cents dirhams ? C’est pas possible, je le paie plus cher que ça !
Nous . Tu te fais arnaquer alors. Moi, avec mille-six-cents dirhams, je peux rentrer en France, en acheter un, revenir et il me restera encore du fric pour un jus d’orange aux Terrasses de l’Alhambra ! J’en ai un chez moi, beaucoup plus grand, le même bois, les mêmes ferrures. Je l’ai payé cent-vingt euros.
Le boutiquier-baratineur . Mais tu sais, mon ami, plus c’est petit, plus c’est travaillé, plus c’est cher ; regarde !
Notre pensée profonde . Tu commences vraiment de nous saouler avec ton coffre à cinq sous, petit.

Un vieil homme, celui de la boutique d’en-face, entra et se mit à lui parler en arabe. Il lui demanda combien nous lui proposions. Notre boutiquier-baratineur lui répondit et le vieil homme ressortit avec une phrase incompréhensible. À son expression, nous la traduisîmes ainsi : « Fous-lui la paix, tu vois bien qu’il ne t’achètera rien ; il sert à rien ! »

Le boutiquier-baratineur . Pour six-cents dirhams, tu le prends ?
Nous . Non ! Je ne les ai pas et je vis à l’hôtel. Je n’ai aucune utilité d’un tel coffre. Le vieux a raison, je te fais perdre ton temps, je m’en vais.
Le boutiquier-baratineur . Cinq-cents dirhams !
Nous . Non, non. Inutile d’insister !

Nous étions sur le pas de porte, prêt à partir.

Le boutiquier-baratineur . Même pour cent dirhams tu le prendrais pas ?

C’en était trop ! Nous aurions certes pu nous vanter d’avoir négocié un coffre de mille-six-cents à cent dirhams mais notre langue trop pendue ne pouvait pas rester dans sa poche.

Nous . Écoute ! Nous avions convenu de seulement parler. Moi, quand je dis quelque chose, je tiens parole. Apparemment, toi non ! Tu m’as trompé avec ton appât pour touristes et je n’aime pas ça. Même pour cent dirhams, je te le laisse, ton coffre !
Le boutiquier-baratineur, fair-play, reconnaissons-le . Dis-moi, mon ami, tu serais pas breton toi, par hasard ?
Nous, beaucoup moins, avouons-le . Si. Bonne continuation, mon ami !

Nous reprîmes notre chemin et avant de changer de rue, nous nous retournâmes. Il avait déjà ferré deux autres truites à la chair plus blanche que la nôtre ; la vente était assurée.


21 février 2006

Marrakech (Maroc), 1h37.

Il nous demanda : « Est-ce que tu crois que tu pourrais tomber amoureux de moi ? » Nous lui répondîmes : « Je ne sais pas ! », alors que c’est probablement la seule chose que nous espérons encore : éprouver de nouveau un tel sentiment. Nous ne savons plus rien !
Demain, nous devrons à nouveau prendre la route, sac sur le dos et à pattes pour nous ne savons où. Nous en avons marre d’avancer vers rien ! Il est temps pour nous de nous poser mais nous ne savons plus comment nous y prendre. Avons-nous jamais été posé d’ailleurs ? Comment construit-on une vie sans la seulement traverser comme nous le faisons ? Suffit-il de quelqu’un, d’une seule personne, si bonne et belle soit-elle ? Nous ne savons plus rien ! Quoi qu’il en soit, nous repartons vers le Rif avec moins de trente dirhams en poche.


22 février 2006

Casablanca (Maroc), 21h28.

Nous étions ce matin à Marrakech, fort et enthousiaste pour deux-cent-cinquante kilomètres de marche à pattes. Au bout d’une vingtaine seulement, un mec sortit de son usine sur la route quasi-déserte et nous aborda. Il nous demanda où nous allions. Sympathiquement, nous lui répondîmes : « Casa ! Enfin… Si je suis sur la bonne route… » Deux autres nous rejoignirent et s’intéressèrent à notre périple. L’un nous conseilla d’arrêter un car et quand nous lui signifiâmes que nous comptions y aller à pattes et que de toute manière nous n’avions que vingt dirhams et quelques piécettes, tous nous prirent pour un grand malade. Le même sortit toutefois deux billets de sa poche et nous dit : « Tiens, voilà cinquante dirhams pour le car et avec ces vingt là, tu pourras manger quelque chose ! » Visiblement, l’esprit malsain de Marrakech ne sévit qu’à l’intérieur de ses murs… À la station Texaco suivante (la compagnie étasunienne qui se sous-titre elle-même « lubrifiants », histoire de crier au monde qu’elle l’encule, certes, mais en douceur…), nous attendîmes donc le vieux car, le temps d’une clope au bord de la route. Nous fîmes halte dans un bled où une femme nous invita à partager thé et brochettes. Après trois jours au pain / Kiri, Fidèle, crois-nous sincère, tu ne peux imaginer à quel point cette viande trop grasse nous fit du bien, et ce malgré la turista que nous traînons en ce moment ! Nous arrivâmes à Casablanca, le soleil venait de se coucher. Comme à chaque fois que nous manquons d’idée, nous marchâmes jusques au port. Une fois sur place, nous abordâmes quatre policiers maritimes à l’air avenant. Ils l’étaient mais pas leurs informations, hélas. Pour embarquer contre du travail, il fallait absolument un putain de fascicule de merde et être en règle avec les autorités. Comme partout, les lois nous bouffent, même au Maroc, pays du Tiers Monde ou l’on pourrait aisément penser l’oppression administrative moins soutenue. Et bien non, illusion pour poètes…
Nous avions le choix ce matin pourtant : répondre à l’appel d’un plan que nous trouvions louche sur Zagora ou tenter la fortune, de nouveau, au large qui ne voulait toujours pas de nous. Il semblerait que nous nous plantâmes lamentablement et nous allons subir faim et froid, une fois encore, dans une cité qui ne nous dit rien. Finalement, pourquoi sommes-nous étonné ? C’est tellement habituel depuis quelques mois ! La gare se vide et nous supposons qu’elle ferme ses portes la nuit. Alors allons-nous marcher, sans conviction, à la recherche d’un abri, peut-être chaud, au moins sec.


23 février 2006

Casablanca (Maroc), 7h36.

Une nuit de merde, tu dois t’en douter, Fidèle ; et bien pas du tout, mais avant de commencer le récit, réchauffons-nous à la gare ONCF car Casablanca, c’est un peu comme Avignon pour les Aixois : le grand Nord !
Au sortir de la gare, hier soir, nous longeâmes l’enceinte du port jusques à un ultime poste de garde. Il faisait nuit, naturellement, mais il était habité et nous tentâmes l’approche du gentil vagabond qui cherche naïvement une information. Il s’agissait en fait de l’entrée de la base navale. On nous répondit, parla un peu avec nous, essaya de solutionner notre problème d’embarquement un peu clandestin et finalement nous invita à entrer dans la petite bicoque pour nous réchauffer devant un thé ; nous y passâmes la nuit. Il y avait le brave Hassan, agent des douanes, Abdelkader, militaire de garde et deux autres qui venaient squatter de temps en temps. Le poste était visité également tantôt par des marins rentrant au quartier après une soirée de beuverie en ville, tantôt par des automobilistes venant chercher de l’essence (« Je roule à essence, oui, mais celle du Roi ! »), tantôt par les chiens hurlants. Neuf heures s’écoulent très lentement dans un froid poste de garde et, de conversations futiles en confessions presque intimes, nous en apprîmes beaucoup. Le brave Hassan et Abdelkader nous conseillèrent librement sur les petits trucs à connaître pour avoir une chance de monter sur un cargo. En gros, cela donnait : « Tu n’en as aucune mais, In shaa Allah, tu peux peut-être trouver ! », réponse typiquement marocaine. Nous jouâmes le jeu cependant et enflâmes un tantinet notre parcours. Ainsi fûmes-nous militaire un an au 3ème R.I.Ma. de Vannes au lieu de cinq semaines au 1er régiment médical de Metz et l’Inde, le Sénégal, la Grèce, Singapour, le Canada ou le Brésil figurèrent-ils également sur la liste de nos destinations solitaires. Nous n’avions que 21 ans et quittâmes père et mère (morts tous deux dans un terrible accident d’avion au-dessus de Madagascar sept ans plus tôt) au berceau, avec un truc à sucer entre les lèvres, une bouteille de gin dans une main, un boa en plumes roses dans l’autre… Non ! Ils étaient crédules mais pas à ce point quand même. Nous leur dîmes que nous étions orphelin et que nous étions parti parcourir le monde à l’âge de 15 ans en quête de nous-même. Nous insistâmes enfin sur le fait que nous avions déjà travaillé sur un cargo dont le commandant était trafiquant de Yaba entre Bangkok et Pondichéry.

Notre pensée profonde . Mata Hari, chérie, tu peux aller te rhabiller ! Louis a suivi ses cours de baratin chez de vénérables maîtres, les Marrakchis.

En bref maintenant, car la journée s’annonce laborieuse : nous achevâmes cette nuit capuchonné d’un caban de l’armée de Terre royale et un pain au chocolat dans la bouche. Putain ! Cette expérience marocaine va finir par nous faire croire que mentir à du bon, dis donc !

10h25.

Un parc devant la résidence du consul de France. Cela commence fort ! Petite anecdote sur le boulet que traîne la France depuis Napoléon.
« Le gouvernement a décidé de faciliter les démarches administratives ! », te vois-tu clamer en Métropole, Fidèle, avec un grand sourire niai lorsqu’on te tend un autre formulaire à remplir… Sur les conseils de nos deux compagnons de nuit, nous nous rendîmes à 8h30 au consulat de France, service des visas. Eux croyaient qu’en déclarant avec un air tristoune que nous avions été spolié de tous nos papiers et billets, le consulat de France (connu pour sa grandeur d’âme) nous payerait un billet retour pour le pays. Nous, moins crédule et plus expérimenté, imaginions mal Monsieur le Consul mettre la main à la poche, en sortir un billet bleu et nous dire : « Tiens, Fiston, rentre chez nous maintenant ! » Non !* Alors y allâmes-nous, tout sourire, simplement pour nous informer sur les démarches à suivre pour embarquer sur un cargo. Premier essai :

Le garde . Vous êtes français ! Vous, c’est par la grande porte, Monsieur, à gauche là-bas !

Bien, jouons donc la star ! À l’accueil, Myriam nous envoya nous documenter à l’étage puis nous redescendîmes bredouille lui expliquer notre dessein.

Myriam . Il vous faudrait un petit coup de pouce en fait, ça fonctionne comme ça au Maroc !
Notre pensée profonde . Arrêtez avec cette phrase, putain ! Si quoi que ce soit fonctionnait normalement, au Maroc, tout le monde le saurait.
Nous . Oui, j’ai vu ça mais c’est partout pareil. Je ne vais tout de même pas frapper à la porte de Monsieur le Consul, si ?!
Myriam . Et pourquoi pas ! Vous êtes chez vous ici, c’est votre droit ; allez-y donc en le sachant !

Première à gauche, seconde porte.

Le malabar . Oui, c’est pour quoi ?
Nous . Un entretien avec Monsieur le Consul.
Le malabar . Il faut prendre rendez-vous avec sa secrétaire, Monsieur. C’est à quel sujet ?
Nous . Une affaire urgente et personnelle.
Le malabar . Une affaire urgente et personnelle ?
Notre pensée profonde . Oui, crétin ! Une affaire urgente et personnelle.
Le malabar, à la dame pipi derrière sa vitre blindée . C’est pour voir le consul, une affaire urgente et personnelle.

Bienvenue, Fidèle, dans la maison de fous d’Astérix !

La dame-pipi . Il faut prendre rendez-vous avec sa secrétaire. Voici le numéro.
Notre pensée profonde . Elle est à cinquante mètres de toi, cette putain de secrétaire, et elle fait ses ongles. Tu peux pas aller lui dire que c’est une urgence, pauvre conne ?
Nous . C’est vraiment urgent ! Je n’ai plus d’argent sur moi, on m’a tout volé, je l’appelle comment ?
La dame-pipi . Il faut prendre rendez-vous avec sa secrétaire. Voici le numéro.

Parfois, nous comprenons vraiment les terroristes… Nous nous rendîmes à la première téléboutique venue, cassâmes notre dernier billet de vingt dirhams, en donnâmes cinq au jeune homme qui prit la carte avec le numéro pour le taper sur le téléphone.

Le téléboutiquier . C’est pour appeler où, mon ami ?
Nous . En France.
Le téléboutiquier . Ça va être difficile avec cinq dirhams, tu sais !
Nous . Non ! En France, de l’autre côté de la rue mais tu as raison, c’est jamais facile avec mon pays…

Il composa le numéro et nous passa le combiné : « Bip… Bip… Bip… » Apparemment, le vernis n’était pas sec ! Nous retournâmes voir Myriam au service des visas.

Myriam . Mon pauvre, on est vraiment mieux ici !
Nous . Si vous le dites…

Elle proposa de prendre rendez-vous pour nous mais tomba elle aussi sur cet énervant « Bip… Bip… Bip… ». Elle réessaya trois nouvelles fois et enfin, la téléphone sonna, sonna, sonna… Il était un peu moins de 10 heures, probablement la première pause café / clope avant la prochaine. Des coups de pied au cul se perdent dans la fonction publique ! Qu’après on ne s’étonne pas que les Corses fassent péter le palais de justice d’Aix-en-Provence une fois tous les trois ans ; leur dossier doit pourrir en dessous de celui des tortures en Algérie !

13h41.

Le Maroc n’est plus sous la protection de la France (hélas bis !) mais il semblerait qu’il ait gardé ses références les plus médiocres.
Nous descendîmes après notre clope du parc à la porte 1 du port. Un agent de la police maritime nous écouta et nous dit : « Tu veux le meilleur conseil qui soit ? Va voir ton consul, demande-lui de te faire une lettre. Après, sûr, tu montes sur n’importe quel bateau ! » En attendant, le consul de France restait coincé dans son bureau avec sa secrétaire qui lui taillait une longue et barbante conférence sur la manucure… Après l’agent et son conseil révélateur (« Mohammed, appelle tonton Jacques à Paris pour lui demander si tu as la permission de minuit ! »), nous nous rendîmes à la Marine marchande. Le cadre que nous interrogeâmes ne fut pas surpris par notre demande. Il nous confirma même qu’il était possible de s’engager comme civil avec une simple promesse d’embarquement et nous envoya chez la COMATAV, une compagnie de croisière. Le gars qui avait tout compris… Là-bas, naturellement, nous fûmes trimballé d’un service à l’autre sans résultat. Bande d’incurables attardés, incapable de savoir en quoi consiste leur propre fonction !
Nous revoici donc à la gare ONCF de Casa-port, un brin démoralisé par tant de connerie humaine. Diable ! Nous ne demandons rien d’extraordinaire pourtant, nous voulons juste bosser sur un rafiot en échange de la traversée vers n’importe quel continent et dans n’importe quelle condition ; merde quoi ! Nos pattes sont malades, le temps est gris, il nous reste dix-sept dirhams cinquante et le Kiri commence à sérieusement nous dégoûter. Il faudrait leur faire découvrir le foie gras aux Arabes, au moins serions-nous contenté et la prochaine fois qu’une Florence Aubenas se ferait enlever, elle pourrait devant les télévisions du monde entier se vraiment réjouir des petits plaisirs que lui offriraient ses ravisseurs…

16h44.

Nous sommes perdu, sous la souche, dans une forêt d’immeubles qui se ressemblent tous à plusieurs kilomètres du centre de Casablanca et il ne nous reste que six dirhams dans la poche. Nous en vînmes à donner notre sang d’homo, celui que refuse l’Établissement Français du Sang – parce que homo justement – pour quelques gâteaux et jus de fruits… « Mon Dieu, mon Dieu ! », comme dirait notre cher ami du Grand Restaurant* ! La perte de sang joue-t-elle également sur les neurones d’après toi ou est-ce seulement le désespoir qui nous pousse au délire ?


1er mars 2006

Agadir (Maroc), 12h01.

Hubert est reparti pour Marrakech attendre son vol retour à 11 heures ; nous revoici seul face à l’inconnu. Avant de continuer notre route, nous décidâmes de prendre une bière à l’Oasis Beach, un bar de plage que nous connaissions déjà – 25°C valaient bien cela ! La plage en revanche fut avalée ou repoussée par la houle nocturne. Les autorités aussi incompétentes ici qu’ailleurs n’avaient prévenu personne mais annoncent pire pour 16-17 heures. Résultat : un océan déchaîné depuis 2 heures qui ravage la côte et ses constructions en bois modestes. « Du jamais vu ! », nous dit Éric, le gérant français du bar, qui devra débourser quinze à vingt-mille dirhams pour réparer / reconstruire. « On ne compte pas sur les assurances non plus, naturellement… Catastrophe naturelle au Maroc, on connaît pas ! » L’eau est noire de sable et les vagues sont hautes à cent ou deux-cents mètres de la plage cratérisée dans la nuit. La location d’un tracteur pour la niveler : sept-mille dirhams / jour ; incroyable ! Quelques Marocains travaillent à la pelle mais la majorité, devant le chantier à accomplir, refusa au matin de se joindre à eux. Selon la rumeur, la digue du port de plaisance ne supporterait pas l’assaut d’une autre vague. À Taghazout, un petit bled de surfeurs / fumeurs à une trentaine de kilomètres plus au nord, quatre baraques seraient tombées avec la falaise. Et tout ceci se passe devant nos yeux d’or conquis ; une aubaine ! Nous comptions descendre vers la Mauritanie dès aujourd’hui mais devant tel spectacle, nous attendrons sans doute demain après une étape à Tassila pour nous entretenir avec le contact du consulat de France si nous le trouvons. Il est notre seul espoir pour le moment de quitter l’Afrique – nous n’en voyons d’autre ! – et de prendre le large pour suivre, toujours, nos augustes vents.

17h45.

Nous avons une chambre dans un hôtel miteux pour attendre demain. L’océan semble s’être calmé sauf du côté sud de la plage, vers l’Oasis Beach. Un banc de baleines doit s’agiter au large ! Si, par chance, il pouvait aussi pousser un sailing-yacht vers le port, nous pourrions aller y déposer notre candidature. Ceci est fort peu probable. Nous, qui ratâmes le tsunami en Asie du Sud-Est, aurions voulu nous rattraper ici mais hélas les choses se tassent-elles…

Notre conscience . Comment pouvez-vous oser, Louis ?

C’est simple : nous sortons notre plume Lucien Barrière et nous écrivons. Nous sommes attablé au Vendôme. Un chat passe nonchalamment, lève sa tête noire et regarde ce qui compose notre table. Ni le Pepsi, ni les Marquises, cigarettes bon marché et dégueulasses que l’on peut trouver ici, ne l’intéressent ; il continue. Ses frères – non ! NOS frères – nous refilèrent leurs puces à Marrakech la semaine dernière. Quatre boutons constellent ainsi notre fesse gauche ; le Maroc est décidément un pays sale ! Au Pentagone en 2001, à deux semaines près, nous étions victime des Attacks. De retour en Floride, nous ne pûmes caresser les oreilles de Mickey à cause des alertes à l’anthrax. Lorsque nous étions en Thaïlande puis en Malaisie en 2003, nous passâmes au travers du SARS. Nous quittâmes l’Europe un mois avant sa psychose A-H5N1. Il fallait bien qu’une couille nous tombât dessus en Afrique ! Ne nous invite jamais à demeure, Fidèle, nous risquerions de réveiller peste et choléra… Ah ! mais nous te voyons patiner ta galerie de sourires sceptiques. Non, non, non, nous n’exagérons rien ! Nous notons, simplement, que quel que soit le lieu où nous nous trouvions, il arrive une merde ; c’est à en devenir paranoïaque, ou masochiste, vraiment ! Nous nous demandâmes en chemin s’il fallait profiter de notre passage sur le continent pour visiter les Dogons au Mali, avant d’aller en Mauritanie, car il se pourrait bien, après tout, si nous trouvons un bateau là-bas, que son capitaine nous embarque dans une guérilla de révolutionnaires frustrés en Amérique du Sud. « Et après ?, nous diras-tu, ce serait une aventure de plus à conter ! » On voit bien que ce n’est pas toi qui les vis… Comme nous aimerions parfois être à ta place, assis bien au chaud sur un rocking-chair, un mec plaid sur les genoux à lire tout ceci mais non, nous le vivons. Quoi qu’il en soit, le soleil descend lentement se coucher derrière le port en sursis et se fout pas mal de tout ce qui nous guette. Le chat à la tête noire revient, jette de nouveau son œil cylindrique sur notre table et nous regarde en pensant : « N’aie crainte, Frère ! nous sommes éternels. »


2 mars 2006

Agadir (Maroc), 16h32.

Vingt-deux heures de car nous attendent pour descendre à Dakhla, Sahara Occidental ; nous ne sommes pas encore dedans que nous en avons déjà marre… Daniel R., le contact du consulat de France, ne put nous aider. Tant pis ! nous nous risquons au grand Sud. De toute manière, nous n’avons pas le choix : continuer ou crever sur place. Franchement, le Maroc commence de sérieusement nous casser les couilles ! La saleté sur tous les trottoirs, dans les parcs, les immeubles, la plage même ; les mendiants qui mériteraient un Oscar pour la meilleure interprétation ; les « Eh, mon ami ! » intéressés auxquels nous ne répondons plus depuis longtemps au risque de passer pour le mec le plus antipathique de la Terre ; les regards cachés des jeunes hommes qui voudraient nous draguer mais qui n’ont pas le droit de le faire – les pauvres, nous détesterions avoir une laisse autour du cou ! Tout ceci est terriblement malsain et ce n’est guère ce dont nous avons besoin en ce moment. Nous voulons la paix, la tranquillité et surtout de la sincérité ; rien de plus. Bon ! après cela, c’est sûr, tu vas encore nous taxer d’aigreur, Fidèle. Désolé de ne pas faire dans le nunuche en ressortant les cartes postales des agences de voyage : « Le Maroc, des gens accueillants, sympathiques, toujours souriants. Le Maroc, terre chaleureuse, indomptable et riche. Un séjour inoubliable ! » Des gens qui prétendent beaucoup et qui ne savent pas grand-chose serait plus juste. Le Maroc ? Une noble terre pour un peuple de pipeau ! Les trois seuls Marocains que nous appréciâmes, nous les rencontrâmes lors de notre seconde nuit blanche à Casablanca. Jeunes, hétéros, mahométans, intelligents, honnêtes, ouverts, sérieux, réels. Comme partout, quelques bonnes âmes noyées dans une masse de cons. Modérons-nous toutefois : dans les terres, c’est peut-être un peu mieux mais ne rêvons pas, le pays tout entier est corrompu jusques au poil de cul.


3 mars 2006

Dakhla (Sahara Occidental), 21h01.

Il est étonnant de voir à quel point la route nous excite, surtout si celle-ci est mal fichue et longe mille-cent-soixante-treize kilomètres de côte… Nous avions le siège n°36 et passâmes notre temps sur le dos en tailleur contre la vitre lorsque nous ne parlions pas avec notre voisin jetable. Une dizaine de Marocains furent assez fous pour faire le trajet complet avec nous, les autres montant ou descendant à chaque escale. Après d’interminables pauses thé, clope et pisse, nous arrivâmes à Dakhla pour nous rendre compte que nous étions paumé plus que jamais auparavant. Des militaires partout, aucun consulat, les mêmes Marocains que plus haut. Ici, on craint un conflit, le Sahara Occidental, zone litigieuse, étant convoité par l’ombrageux Algérien, le Marocain possesseur, le Blanc exploitant et naturellement le Front Polisario sahraoui indépendantiste ; un vrai bordel ! Entre Tan-Tan (la ville des dromadaires) et Dakhla, nous passâmes six postes de garde.

Le gendarme royal . Votre passeport, s’il vous plaît !

Nous comprîmes vite qu’il ne servait à rien de le ranger à chaque fois, contrairement aux deux Suisses dans le bus auxquels, de toute façon, aucune question ne fut posée. C’est que vois-tu, Fidèle, ici, on n’aime pas beaucoup l’ex-envahisseur qui a développé le pays mais on idolâtre presque le banquier qui garde au chaud le pognon des corrompus qui dirigent ces hypocrites.

Le gendarme royal . Français ?
Notre pensée profonde . Tibétain, pourquoi ? Vous ne savez pas lire un passeport ?
Nous . Oui.
Le gendarme royal . Votre profession ?
Notre pensée profonde . Nous sommes un intégriste catholique avec une bombe dans notre sac et nous venons nous faire péter dans un siège de préfecture, et vous ?

Non… mais nous serions tenté, et ça changerait un peu !

Nous . J’étais serveur en France et j’ai pris une année sabbatique pour voyager un peu.
Le gendarme royal . Bien ! Ça vous plaît le Maroc ?
Notre pensée profonde . Que ne donnerions-nous pas pour le quitter, ton pays pourri !
Nous . J’aime beaucoup, oui !
Le gendarme royal. Tenez !
Notre pensée profonde . C’est ça, va remplir tes statistiques.

Descendu du car, nous fîmes un peu le tour de la ville avant de trouver l’hôtel Mijik, à peine moins miteux que le précédent : trente-cinq dirhams la nuit, cafards en primes, au lieu de soixante-dix car le réceptionniste, embobiné, veut que nous gardions notre argent pour le visa. Nous ne pensons pas trouver quoi que ce soit dans ce bled ; nous prendrons la route vers la Mauritanie dès lundi.


4 mars 2006

Dakhla (Sahara Occidental), 12h43.

Ne pensons pas aux difficultés qui nous attendent (le visa mauritanien qui ne serait délivré qu’à Casablanca, mille-sept-cents kilomètres plus au nord, par exemple) et profitons de l’instant ; glandons comme nous savons si bien le faire.
Ce matin, nous trouvâmes un cybercafé qui ramait moins que celui d’hier soir, un itinéraire côtier moins sale que les rues de ville, un restaurant chic, le Samarkand, avec une large vue sur le Rio de Oro, il fait beau, il fait chaud, l’espace est superbe, des écoliers en tenue fêtent un anniversaire sous la pergola et nous avons même des clopes étasuniennes. Aujourd’hui, tout est plus tout et nous nous faisons plaisir devant une salade maison et des spaghettis aux fruits de mer. Ce repas va nous ruiner mais quand on n’a rien, on n’a rien à perdre ! Si Dakhla n’était pas marocaine, nous y passerions sans doute plus de temps mais, lundi ou mardi, nous aurons les informations nécessaires pour partir. Dans notre conclusion à ce carnet, nous achèverons définitivement ce pays et cette religion aussi pourrie que sa mère chrétienne, sinon mille fois plus, d’un coup de dague. Nous nous en faisions une idée générale, répandue et surtout trop facilement acceptée. N’y pensons pas encore. Les hibiscus, fleuris et mauves, pointent vers l’ouest ; ceci est de bon augure.

Nous . Shukrane !
Le serveur . Le café, c’est offert de la maison !

Serions-nous tombé dans une autre ombre ? Non, non ! un véritable espresso et une note comme à la maison. La maison… Cinq mois que nous n’en avons plus… Putain, toute une vie !


5 mars 2006

Dakhla (Sahara Occidental), 13 heures.

C’est sac sur le dos et à pattes que l’on apprend la vie. Crois-nous sincère, Fidèle, ce ne sont pas que des mots écrit sur une ligne ! Jamais nous n’aurions imaginé rencontrer un tel personnage il y a encore quelques années mais aujourd’hui cela ne nous étonne-t-il plus guère.
Hier, en quittant le restaurant Samarkand, nous sifflâmes un taxi pour le camping situé après le barrage de police qui surveille les entrées dans Dakhla. Nous recherchions des touristes qui partaient pour la Mauritanie afin de profiter du voyage. Nous aurions ainsi économisé trois-cents ou quatre-cents dirhams en évitant de louer les services d’un passeur. Nous apprîmes qu’un rallye hollandais arrivait aujourd’hui. Seulement, au commissariat principal où nous allâmes ensuite, on nous confirma que le visa mauritanien n’était délivré que dans une ambassade ou un consulat ; il était donc inutile de continuer nos recherches dans cette voie. Franchir la frontière nous aurait coûté environ mille dirhams que nous n’avons pas. Il nous fallait un bateau, nous ne voyions autre chose ! Toujours au commissariat principal, une autorisation d’entrée pour le port nous fut signée pour le lendemain. Nous ne plaçons que peu d’espoir dans cette option mais c’est déjà bien… Nous surfâmes le reste de la journée sur l’Internet. Vers 21h30, retour à l’hôtel. Le réceptionniste nous invita à prendre un siège et à attendre un autre client, sénégalais, pour manger ensemble. Cher, 28 ans, finit par arriver avec des pâtisseries et nous montâmes dans sa chambre où nous sympathisâmes avec lui et apprîmes beaucoup de choses fort intéressantes sur le fonctionnement de l’Afrique. Nous ne t’en dirons pas plus sur cette expérience, Fidèle, car tu t’en servirais probablement contre nous…

14h04.

Un espresso et un cendrier-cimetière plus loin… Notre vie s’écoule paisiblement avec ses tracasseries mais si nous y pensons sans trop forcer, qui n’aimerait pas être à notre place ?

Notre conscience . Quel égocentrique faites-vous, Louis !

Et, ajoutons-nous, mégalomane. Si partir à la conquête du monde est audacieux, le toiser avec insouciance fait de nous un dieu ! Les mouches gravitent, s’agitent et se battent pour une goutte de marc mais la tasse est nôtre. Nous devions déjeuner avec Cher ; nous dûmes mal comprendre, ce sera pour une prochaine fois puisque Dakhla semble vouloir nous adopter quelques jours de plus. Nous lui ferons cet honneur si elle consent à nous illuminer comme elle le fait depuis notre arrivée. Il nous est facile d’être ce que nous voulons être ici et nous ne nous en privons pas, entrant avec facilité dans le jeu local de l’apparence. Taureau blanc ou cerf aux bois majestueux, l’Homme est crédule et ne demande que cela. Contons-lui donc une belle histoire, mystifions-le !


7 mars 2006

Dakhla (Sahara Occidental), 15h20.

Nous rentrions du cybercafé hier soir, il était près de 20 heures. Sur notre itinéraire côtier, nous dépassâmes deux jeunes étudiantes marocaines habillées à l’occidentale et l’une d’elles nous interpella de loin.

La fille-chienne . Hello ?
Nous . Salut !

Nous ne pensions pas qu’en répondant, nous allions enfreindre la loi, et pourtant… Elle était charmante et nous demanda seulement si elle pouvait utiliser notre portable pour appeler son copain car elle n’avait plus d’unité sur le sien. Cela semblait urgent, nous le lui prêtâmes de bon cœur – sans arrière-pensée naturellement, lui manquant bien vingt centimètres pour nous intéresser. Nous avions déjà repéré la vieille Mercedes jaune pourri qui nous suivait depuis la mosquée mais, dans ce pays, nous attirons le regard (comme partout ailleurs en fait…) et nous ne nous en inquiétâmes pas. Deux hommes étaient à l’intérieur. Le conducteur se gara, sortit, traversa la route défoncée par d’interminables travaux et nous tendit la main.

Le master . Bonsoir !
Nous . Salut !

Il était habillé comme sa voiture, d’un costard sur mesure, jaune pourri, il avait la barbe entretenue, l’air affirmé, le regard de celui qui aime se faire longuement sucer.

Le master . Vous parlez français ?
Notre pensée profonde . Ça te ferait chier que nous parlions russe, hein, pauvre con ?!
Nous . Je suis français !

Il détourna le regard de nous et interrogea les deux filles-chiennes. Dans ces cas-là, il est inutile de parler arabe pour comprendre ce qui se dit, notre énième sens jouant pour nous la pièce avec suffisamment d’amplitude. Les deux filles-chiennes se défendirent comme elles le purent mais le maître sortit son martinet et se mit à tonner en les frappant d’une voix sévère. Nous comprenions bien qu’il ne cherchait aucune justification ; il était sûr de lui, un véritable homme de garde, policier touristique, casseur des libertés, vulgaire sadique. Au moment où la fille-chienne expliquait la situation en mordillant sa corde pour essayer de s’échapper, nous intervînmes.

Nous . Elles ont raison, vous savez ! Vous n’avez pas à les engueuler comme ça, elles ne sont pas des chiennes ! Elles voulaient simplement utiliser mon téléphone pour appeler un ami.
Le master . Je suis inspecteur, Monsieur ! Il fait nuit. C’est dangereux pour vous la nuit.
Nous . Dangereux de quoi ? De prêter mon téléphone à deux étudiantes ? Vous vous foutez de moi ? Policier ou pas, vous n’avez pas à leur parler sur ce ton devant moi. Je n’ai rien fait de mal que je sache, elles non plus, et je ne veux pas avoir de problèmes.
Le master . Ça ne vous regarde plus. Partez !

Il ne pouvait rien faire contre nous, le savait et pour garder son autorité devant ses chiennes, il leva la voix en jetant son bras gauche dans la direction de notre route. Nous aurions pu continuer à défendre ces deux pauvres filles mais dans une geôle, le maître se défoule sur son esclave quand un visiteur intouchable le provoque. La première fille-chienne nous rendit notre téléphone avec un regard éteint, la seconde nous remercia ; elles étaient cassées mais nous montrèrent le peu d’honneur qui leur restait. Nous partîmes la rage au ventre, sans considérer le corrompu. Le Maroc est un donjon avec ses maîtres et ses esclaves. Les visiteurs regardent les murs, admiratifs devant telle construction, ignorant le reste et rapportant avec eux des enchantements qu’ils partagent avec leur famille ; des maquereaux en fait ! Au Maroc, on interprète les droits de l’Homme : les droits de l’homme à considérer la femme comme une putain qu’il voile et bâillonne.


8 mars 2006

Dakhla (Sahara Occidental), hier midi.

Nous . Le port, s’il vous plaît !

Trois minutes plus tard.

Le chauffeur de taxi . Cinq dirhams !
Nous, désolé, en regardant par la fenêtre . Le port heu. Ici, c’est l’aéroport.
Le chauffeur de taxi . Ahh, le poooort ?
Nous . Oui ! avec les gros bateaux…

Aujourd’hui, en fin d’après-midi.

Chaque soir, nous passons acheter du Pepsi et des gâteaux à Ali, un enfant d’une douzaine d’années qui tient une petite épicerie sur notre chemin. Il est gentil, se débrouille en français et surtout à l’œil malin. Nous voulions faire un petit-déjeuner au matin mais il ne vendait pas de bol. Un bol… Cette petite chose universelle si simple. Et bien figure-toi, Fidèle, qu’ici, personne ne connaît – en tout cas pas les six marchands que nous visitâmes. Dans le doute, pour éviter de passer pour un inculte qui ne sait pas ce que signifie le mot bol, cinq d’entre eux nous dirent qu’ils n’en avaient pas. Ainsi la chose était-elle réglée ! Inutile de leur demander où en trouver… Au sixième.

Nous . Bonsoir ! Vendez-vous des bols par hasard ?
Le marchand . Des… ?
Nous . Bols heu.
Le marchand . Ahh, des beuls ! Oui, oui !
Notre pensée profonde . Amen !

Et lui de nous proposer une canette de Red Bull ; et merde !

Nous . Non ! Des bols heu !

Évidemment, il n’en vendait pas. Le fond découpé d’une bouteille de Pepsi fera l’affaire.

Le Samarkand, à l’instant, 21h01.

Nous . Pourrais-je avoir de l’huile, s’il vous plaît !

Nous avons commandé une salade niçoise et un tajine de kefta pour dîner.

Le serveur . De la mayonnaise ?
Nous . De l’huile, s’il vous plaît !
Le serveur . Des frittes ?
Nous, le geste accompagnant l’articulation . De l’huile heu !
Le serveur . Ah ! Oui, oui, bien sûr ! Tout de suite, mon ami !

Et lui de nous rapporter du sel, du poivre et des cure-dents…

Nous . C’est parfait, merci !

Heureusement, disons-nous, que l’Organisation internationale de la francophonie ne vérifie pas l’état de ses membres car il ne resterait vite que la tête, et encore… À moins que… Le Sahara Occidental est-il bien marocain… ?


9 mars 2006

Dakhla (Sahara Occidental), 15h50.

En nous levant ce matin, vers midi, nous feuilletâmes nos billets, prîmes peur et nous recouchâmes. Il nous reste de quoi survivre jusques à lundi, soit sept-cent-cinquante dirhams dont trois-cent-cinquante pour l’hôtel. À Aix-en-Provence, nous dépensions souvent le double pour un début de soirée à La Rotonde et une partie de la nuit chez Michel au Med Boy – que ce temps nous manque ! – ou encore un passage dans notre boutique préférée : Nicolas. Mais cela n’est pas le plus important ; nous avons fait du sans-ressource notre quotidien acceptable. En revanche, nous avons un certain niveau de vie à entretenir et nous ne nous en sortîmes pas trop mal jusques ici mais ce matin, devant notre biafrais porte-fric, aucune solution ne nous apparut. Quitte à être fauché, mieux vaut l’être dans la soie, les plumes et face à l’océan que sur le banc d’une cité grise et froide, n’est-ce pas ? Ainsi, dans un monde où il est préférable d’être pute qu’écrivain (certains allient très bien les deux au passage…), nous pensons sérieusement à rouvrir boutique !


12 mars 2006

Dakhla (Sahara Occidental), 16h16.

Une seule phrase peut tout gâcher dans une amitié naissante ; la découverte de l’autre est un jeu risqué. Nous croyons tomber sur quelqu’un de bien, d’ouvert, d’indépendant spirituellement quand finalement, après une simple phrase de sa part, nous nous rendons compte que c’est un vrai con. Et le pire, c’est que nous culpabilisons de penser cela ! En général, nous ne cachons guère notre orientation sexuelle. Nous sommes européen, Diable !, pas un de ces enfoirés d’intégristes musulmans. Chez nous (la civilisation), il n’est plus pensable de se prendre la tête avec ce sujet – peut-être alors dans le trou du cul de l’Auvergne. Tu es homo, Fidèle ? Hétéro ? Gothique ? Skater ? Fashion ? Handicapé ? Sidéen ? Garçon, fille ou tout cela à la fois ? Rien à foutre tant que tu n’es pas con également ! Ici (terre de retardés), nous évitons d’en parler à n’importe qui et notre compagnon de galère ne faisait pas partie de notre liste d’abonnés – musulman mouride convaincu, forcément, cela demandait réflexion. 5 heures approchaient, nous parlions de tout et de rien comme chaque nuit, de nos ambitions, notre envie commune de nous tirer de ce bled, etc. Nous en vînmes à parler sexe, évidemment, et homos.

Cher . Moi, je leur sers même pas la main !

Nous n’oublierons jamais cette phrase, pour lui évidente. Extérieurement, nous étions tout ce que notre personnage impassible devait être ; intérieurement, nous bouillions et mourions d’envie de lui jeter toutes les vérités du monde à la figure.

Notre pensée profonde . Putain, Cher ! J’arrive pas à croire que j’entends ça de ta bouche ! Sérieux, gars, tu es noir, tes ancêtres ont servi d’esclaves à l’Arabe et au Blanc pendant des siècles ; c’est toi qu’on traite de négro, de sale race ; c’est toi qu’on arrête à la frontière pour une chose aussi débile que la couleur de ta peau. Tu n’acceptes pas ça, tu as raison, et tu viens m’emmerder parce que des gens sont homosexuels ? Tu te fous de moi, hein ? Tu plaisantes !? Rassure-moi, Cher !

Mais nous fermâmes notre gueule et sourîmes. Nous en avons marre de faire la morale à des pécores. Qu’ils restent donc ignorants, tous ! Ceci n’était pas notre affaire. Cinq minutes après, nous étions dehors à déplorer d’avoir rencontré un gars bien qui pensait comme un con. Nous ne fermâmes pas l’œil de la matinée et c’est pour cela que nous ne partîmes pas comme prévu. Il voulait nous aider et nous inviter à Dakar s’il arrivait à résoudre son problème de passeport ici. Nous étions enchanté à l’idée de continuer notre route avec lui pendant quelque temps, sans aucune arrière pensée toujours, mais désormais préférons-nous mille fois être seul et dans la merde sur un chemin chaotique et inconnu que le suivre et jouer l’hétéro en nous asseyant sur notre dignité ! Peut-être essayerons-nous de le résonner cette nuit…

21h06.

Chaque fois que nous franchissons le seuil de la porte de l’hôtel, nous espérons fortement ne pas croiser le réceptionniste au nom imprononçable. Il ne nous inspire guère confiance avec son je-veux-tout-savoir-mais-je-capte-que-dalle-à-ce-que-tu-racontes. Nous n’avons aucun compte à lui rendre alors lorsque nous tombons dans une longue conversation ennuyeuse avec lui, nous baratinons sur tout et n’importe quoi, du prix de nos cookies à notre pauvre enfance inventée d’orphelin trimballé de famille en famille en passant par l’exil, la fuite de notre pays dont nous ne voulons plus entendre parler car nous en avons trop de mauvais souvenirs. En fait, nous nous le figurons comme le parfait collecteur d’informations, collaborateur d’un système pourri. Cher pense la même chose d’ailleurs. Ce soir, hélas !, nous devions le payer. Il était accompagné de deux autres Marocains, nous pensions donc régler puis filer à l’anglaise mais nous eûmes la fausse bonne idée de demander à l’assistance s’il existait une route pour rejoindre l’Algérie depuis le Sahara Occidental. Parmi eux, un homme plutôt âgé à l’expression française correcte nous répondit. Nous nous serions amplement contenté de cela mais il continua la conversation. Nous dûmes lui raconter une belle histoire à lui aussi, la même que pour l’autre, évidemment. Là-dessus, intéressé, peut-être intrigué, il nous déballa toutes ses connaissances sur le monde. Nous fîmes mine d’attention.

Nous . Vous aussi semblez avoir beaucoup voyagé dans votre vie !
Le pédant-paradeur . En fait, pas tant que cela mais je lis beaucoup et regarde les reportages à la télévision. Tu sais, j’ai le satellite chez moi !
Notre pensée profonde . OK ! Allez, dégage, gamin !
Nous . Bon… C’est pas tout ça mais j’ai des choses à faire, moi, un voyage dans la vie réelle à préparer par exemple. Bonne soirée tout le monde !

Franchement, nous en avons marre des clowns ! Déjà sur l’Internet, lorsque quelqu’un vient nous parler après avoir lu nos aventures, se sent-il obligé soit d’employer un français du XVIIIe siècle avec de longues phrases pompeuses savamment étudiées et à l’orthographe impeccable, soit de nous taxer de mythomane (ou de dieu), soit de nous écrire d’un ton condescendant : « Ah ! tu sais, moi à 20 ans aussi… mais tu verras… la vie, c’est… » et autres débilités de ce genre. Et bien dans la réalité, les gens que nous croisons font pareil. Merde à la fin ! N’y a-t-il personne dans ce monde avec qui parler normalement de choses et d’autres sans passer pour un extraterrestre ou sans qu’il mesure sa queue son ego avec le nôtre ? Nous pensions en avoir trouvé un dans cet hôtel mais, hélas…


16 mars 2006

Dakhla (Sahara Occidental), 21h30.

Nous étions propre comme une vierge de temple, prêt pour un nouveau départ, loin de cette ville où nous avions passé trop de temps. Mardi, nous quittâmes l’hôtel vers 10 heures pour le désert. Nous comptions sortir de la presqu’île de Dakhla, rejoindre la grand-route qui lie Agadir à la Mauritanie et faire du stop pour remonter vers le nord, l’Europe, là où les mecs sont ouverts, la nourriture bonne et variée, les prix assassins et les boîtes de nuit débridées ; chez nous. Nous étions résolu malgré les trente dirhams qu’il restait dans notre bourse ; nous avions la foi ! En chemin, au niveau du camping, après le premier barrage de police, nous avions chaud, ôtâmes notre t-shirt et nous remîmes en route. Il y avait du vent, beaucoup de vent, nous étions bien et notre allure était prometteuse. La côte, quant à elle, reflétait par endroits les belles criques de Provence. Nous fîmes halte sur un rocher pour regarder au large un pêcheur sur une énorme chambre à air jeter son filet à l’eau lorsqu’un Marocain nous aborda. Il avait 22 ans et partait rejoindre à pattes son régiment vers Rachidia. Nous sympathisâmes et continuâmes avec lui. Il ne parlait pas très bien français et parfois, souvent, notre seule respiration haletante faisait la conversation. Nous traversâmes des petites dunes de sable blanc, des roches basses et sèches et le lit du Rio de Oro en cinq heures d’une marche épuisante. Nous arrivâmes à la plage Imouk, un lieu de rendez-vous où les camping-cars font halte et où wind-surfeurs et véliplanchistes s’éclatent. Nous étions mort de faim, assoiffé, éreinté. Nous comptions trouver là quelque touriste partant pour le nord à qui demander de nous prendre en stop mais il n’y en eut pas. Les Français que nous interrogeâmes ne partaient pas avant un mois et il en était de même pour le jeune surfeur autrichien au regard de saphir jupitérien. Deux heures d’attente plus tard, alors que nous avions décidé de passer la nuit là et de reprendre le lendemain vers le second barrage de police, nous fûmes illuminé par un trait lucide. Pourquoi, Diable !, étions-nous en train de nous casser le cul pour rejoindre un continent qui ne nous attendait pas encore ? Expliquons-nous au risque de passer pour plus névrosé que nous ne sommes.
À l’âge de 15 ans, nous nous fixâmes le seul but de notre vie : obtenir par tous les moyens un milliard d’euros (cinq milliards de francs à l’époque) avant nos 25 ans et financer nos ambitions jusques à 35 ans. Ne nous demande pas : « Et après ? », Fidèle, nous ne voyons toujours rien. Bref, nous ne pouvions rentrer sans cela, il ne fallait pas baisser les bras et choisir la facilité. Non ! Il nous restait un peu plus de cinq mois avant la fin de notre échéance et nous préférions les passer dans la merde à essayer que rentrer nous installer et, pour le coup, vraiment perdre notre temps. Non ! Nous devions rester et continuer à fouiller cette foutue planète coûte que coûte ! Il nous suffit d’un SMS à Jean-François, un ancien client, pour lui emprunter de quoi tenir encore un peu, pas beaucoup, mais suffisamment pour trouver, peut-être, autre chose et ainsi de suite. Nous regagnâmes la route et levâmes le pouce. Un vieux camion blanc s’arrêta et nous déposa dans le centre-ville. Le lendemain, nous retirâmes notre secours à la Western Union et nous rendîmes compte que cette expédition ratée nous avait littéralement brûlé le crâne, le dos et que par-dessus tout nous n’avions personne pour nous passer de la crème. À coup de Biafine, il faudra quelques jours pour nous soigner. Après cela, nous verrons, comme toujours.


24 mars 2006

Dakhla (Sahara Occidental), 13h12.

Et c’est reparti ! Pour la seconde fois, demain midi, nous reprendrons la route du nord en espérant cette fois-ci ne pas nous décourager avant d’avoir eu le temps de dire : « Putain, comme ça fait trop du bien de quitter Dakhla ! » Nous prendrons un taxi pour la plage Imouk où nous passerons le week-end. Lundi, nous irons jeter notre pouce sur la grand-route en espérant voir s’arrêter, si Allah y consent, une âme charitable allant vers le nord, puisque nous ne pouvons aller ailleurs. Et si Allah est dans un bon jour, cette âme charitable sera également notre bienfaiteur. Et si Allah vient de passer une nuit d’enfer avec l’une de Ses quatre soumises et qu’Il donne aveuglement, nous espérons davantage encore. Mais comme Allah est aussi parvenu que les autres et qu’Il demande des suceurs plutôt que des Hommes libres, ne comptons pas sur Lui car ce n’est pas demain que nous ferons sacrifice !


29 mars 2006

Essaouira (Maroc), 20h44.

Cette nuit, puisque nous ne savons pas où dormir et qu’il faut bien une raison, nous irons fêter cela sur les remparts de la Skala, au-dessus des canons. Après mille-trois-cent-cinquante kilomètres de stop à travers Sahara Occidental et Maroc, un passeur de poulpes, une soirée à fumer et à boire, un ancien militaire féru d’armement, trois agents de la gendarmerie royale, un bus rouillé, un ingénieur irakien en exile depuis 1985, un coucher de soleil avec un chiot blanc, une nuit sur un transat de plage paumée, un ancien cardiologue gay parisien en retraite ici un mois sur deux qui nous reconnut, une famille berbère adorable et trois alcooliques dans une Peugeot pourrie sur une route de côte marocaine (cela veut tout dire !), nous commençons à devenir mentalement atteint. Qui s’en plaindra en même temps ?!


9 avril 2006

Essaouira (Maroc), 17h13.

Voilà bien des jours que nous n’avons rien écrit dans ce carnet. Voilà bien des jours en fait que nous ne trouvons pas une minute à lui consacrer. Que de changements ! Nous pouvons actualiser notre CV avec le titre très honorable (pour nous) de barman, et pas dans n’importe quel établissement : Il Mare, un restaurant réputé pour ses soirées débridées et la cave personnelle de son patron, un autrichien nommé Fritz. Il y a également Anette, son hyper charmante ex-femme avec laquelle il partage la direction. N’entrons pas dans le détail… Il nous plaît à nous de travailler là, même douze ou treize heures non-stop par jour / nuit pour un salaire de misère. C’est Saad, un pote rencontré par hasard via Mustapha, un autre pote, qui nous trouva cette place ; il est musicien et y avait joué quelques mois plus tôt. Lundi dernier, nous postulâmes ; le lendemain, nous étions embauché. Dans moins d’un mois, notre visa expirera et nous devrons trouver une solution pour le prolonger. Nous devons aussi penser à nous loger ; une crypte comme celle que nous avions à Aix-en-Provence ferait affaire.
L’Océan Vagabond où nous nous trouvons, c’est comme l’Oasis Beach à Agadir mais en moins grand et hélas moins alcoolisé. Aujourd’hui, le temps est couvert et froid, la plage vide, notre porte-fric pas moins. Nos yeux d’or se ferment. Saad nous héberge dans son appartement (une sex-room sonnerait plus juste) et toutes les nuits, en rentrant vers 2 heures du boulot (un mot peu approprié à notre condition…), impossible de dormir avant 5 heures. Nous gagnons deux-mille-cinq-cents dirhams par mois. Étrangement, notre ancienne activité se révélait moins prenante et surtout plus enrichissante ; note-le bien, Fidèle ! Le soleil apparaît sous la pergola et nous réchauffe. Nous reprenons le service dans une grosse heure pour une autre nuit de folie. Pourquoi une mouche revient-elle une fois chassée ? Est-ce par amour, envie ou intérêt ? Aucune importance, nous diras-tu. Aussi est-ce notre seule préoccupation du moment !


19 avril 2006

Essaouira (Maroc), 18h37.

Cela fait deux semaines que nous sommes barman ici. Les soirs / nuits sont chargés. Aujourd’hui, nous sommes de service continu et pouvons enfin nous reposer à notre bar, clope au bec et plume en main. Depuis deux semaines, c’est coup de bourre sans repos. Nous changeâmes notre complet de vagabond contre un style plus léger et fashion. Ainsi sommes-nous vêtu de Diesel, Energy, Dolce&Gabbana et Puma (contrefaits) grâce à la CAF toujours et Jonathan, un jeune Lausannois qui nous envoya un peu d’argent pour nous aider dans cet épisode. Nous parlâmes hier de notre problème de visa à Fritz qui nous conseilla de monter à Ceuta et de revenir par Tanger. Après, il nous promit qu’Anette monterait avec nous sur Rabat pour signer un contrat de sommelier afin d’être en règle avec les autorités. Tous ceci est bien louche tout de même… Il est vrai que la législation est très sévère au Maroc pour le travail des étrangers vu le taux de chômage enregistré mais bon, de là à nous faire passer pour un sommelier, c’est bien louche ! Nous verrons en fin de semaine comment les choses se présenteront.
En ce moment, nous perdons le goût de l’écriture. Il faut signaler qu’ici, à Essaouira, la vie est paisiblement affectée d’une langueur singulière. Nous travaillons, dormons peu la nuit et passons le reste de notre temps entre le cybercafé du Borj et l’Océan Vagabond, devant le reflet du soleil sur l’eau agitée. Nous aurions davantage de choses à raconter mais l’envie n’y est pas. Marie-Christine, la grosse avocate parisienne, cette salope qui nous laissa en rade (Saad, Mustapha et nous-même) à la plage d’Immessouane une journée et demie ; les petites magouilles et les nuits chaudes d’Il Mare ; l’ambiance d’Essaouira la belle Juive…


7 mai 2006

Safi (Maroc), 13h02.

C’est bel et bien la gale des gens propres que nous traînons depuis plusieurs semaines ! Nombreux furent les signes qui nous alertèrent. Tout d’abord à Dakhla, un correspondant sur l’Internet l’ayant chopée dans le métro parisien. Puis le cardiologue retraité à Agadir qui nous en parla un matin sur une plage. Sommes-nous aveugle ? Deux appels du destin avant les premières lésions entre les doigts qui apparurent à Essaouira, juste avant notre départ. Nous n’en parlâmes à personne car nombreux sont les tabous chez les gens ignorants. On nous aurait rapidement expulsé de toute relation sociale. Toutefois fîmes-nous extrêmement attention ! Le traitement idéal serait un isolement complet dans un centre anti-galeux à Paris mais ici, nous n’en avons pas l’occasion.
Mercredi dernier, nous visitâmes un dermatologue qui confirma nos craintes et nous administra un remède : « Trois jours et ce sera fini ! ». La poudre aux yeux pourtant ne nous aveugle-t-elle plus depuis belle lurette. En sortant de son cabinet, il nous tendit la main et nous lui répondîmes : « J’ai la gale, ce n’est peut-être pas le plus indiqué ; ne croyez-vous pas ? » Il réalisa mais n’y ayant pas pensé et ne pouvant se désister, il conclut d’un ton peu sûr : « Ne vous en faites pas ! »

Notre pensée profonde . Mouais… C’est bien la peine de signaler sur ton CV que tu es diplômé de trois grandes facultés de médecine françaises, bouffon !

Nous savons, nous, que le traitement prendra beaucoup plus de temps. À part cette infortune, il y en a d’autres, naturellement, car si nous n’écrivîmes rien durant tout ce temps, c’est que l’envie nous manquait. Aujourd’hui, essayons donc de nous rattraper !
Nous fûmes débauché un soir d’Il Mare par Mehdi, le fils soûlard fêtard de Madame S., notre nouvelle patronne, qui nous proposa une place de barman à Safi, plus au nord sur la côte, dans son nouveau jazz-bar. L’idée ne nous emballa guère mais nous n’avions pas le choix : il nous fallait une prolongation de séjour et la haute influence de sa mère nous la donnait. Safi, Fidèle, est la ville oubliée des touristes au Maroc. Grande, peut-être riche mais pas pour tout le monde, crapuleuse et à peine moins sale que les autres, c’est donc là que nous échouâmes le jeudi 20 avril, pour voir, et cinq jours plus tard définitivement. Notre job actuel, en attendant que le jazz-bar ouvre ses portes (In shaa Allah !), consiste à servir l’après-midi des soûlards dans un club de pétanque et la nuit des soûlards dans un bar archi populaire de shiratte. Les deux établissements appartiennent évidemment à Madame S. qui les gère, insistons-nous, tant bien que mal. Reconnaissons-lui au moins cela : elle est seule et franchement pas aidée par son entourage. Pourtant, face à ce constat, ne pouvons-nous pas ranger notre langue dans le fond de notre cul et nous taire ; nous écrirons là encore à plume ouverte ! Parlons donc un peu d’elle. Devant sa certitude d’être une personne importante qui croit tout savoir parce qu’elle fit ses études en Allemagne, nous abandonnâmes toute idée de suggestion. Ici, nous nous cantonnons à servir qui elle nous demande de servir, point. Dans le fond, nous aimerions lui dire : « Vous voulez nous gratifier de votre professionnalisme en cuisine, OK ! Mais côté bar, nous vous dominons alors fermez-là et écoutez nos conseils ou sombrez en silence ! » Mais nous ne pouvons pas, diplomatie oblige ! Si nous restons ici surtout, c’est faute de mieux… À la première occasion d’escapade, nous fuirons ce milieu dégueulasse et désorganisé.
La gale, putain ! En Thaïlande, nous marchions pieds nus, soignions des enfants immunodéficients – prompts à n’importe qu’elle infection – sans gant pour ne pas les traumatiser et jamais n’eûmes-nous le moindre doute sur quelque risque que ce fût. Ici, dans ce pays pourri, turista, puces, gale et qui sait quoi d’autre encore nous courent après !


9 mai 2006

Safi (Maroc), 8h15.

Le jazz-bar est logé sur la falaise de Sidi Bouzid. Dans l’horizon, entre cieux et océan, deux cargos attendent le signal pour venir charger leurs marchandises et les emporter là où des peuples civilisés payent cher pour les consommer. Nous nous réveillâmes, à notre grand étonnement, vers 6 heures, en proie à d’incontournables démangeaisons. Le traitement du dermatologue n’est visiblement pas une réussite. Nous retournerons le voir dans une heure. Les sardiniers rentrent au port, après une nuit de pêche à ce que les gros chalutiers à pavillons étrangers daignèrent leur laisser. Ce pays est tellement contrasté ! Nous aimerions l’aimer pour ses exceptions – la côte atlantique du Sahara Occidental, les paysans berbères, Essaouira, la ville de Marrakech – mais nous n’y parvenons pas. Peu importe, ce n’est pas ici que nous établirons quoi que ce soit de toute manière. Quel gâchis ! Tu verrais cette côte, Fidèle, ces remparts portugais, tu pleurerais devant ce que les Marocains en font ! Avant d’être propulsé au Maroc, nous demandions souvent à notre mère, née à Casablanca en 1948, si elle ne voulait pas y retourner pour retrouver ses racines. Elle nous répondait : « Tu veux que je pleure de dégoût, c’est ça ? » Nous ne comprenions pas alors mais, Casanegra devenue, nous la soutenons dans son constat affligeant. Encore une fois, que nous regrettons l’Empire ! C’est tellement pourri ici que les Marocains que nous rencontrons au club et à la shiratte nous avouent :

Eux . Qu’est-ce que tu fous ici, Louis ? On comprend pas !
Nous . J’ai pas eu le choix en fait. La force des choses m’a conduit ici, sans doute pour voir ce que j’ai vu.
Eux . Tire-toi au plus vite !
Nous . J’essaye ! J’aimerais quand même voir un autre pays arabe pour ne pas rester sur une mauvaise impression. Les Émirats-Arabes-Unis par exemple.
Eux . On n’a rien à voir avec les Arabes du Golfe. Eux sont bien, nous on est fous ! D’ailleurs, les Maroc, c’est pas musulman ; le Maroc, c’est juif !

Ouf ! Au risque de nous attirer à la fois djihad et martyrs sémites, nous voilà soulagé ! Allez, sois honnête, Européen du Maroc ! Si nous te donnions dix millions d’euros, resterais-tu ici ou passerais-tu tes jours entre un mas en Provence et une villa signature sur Palm Island ? Pour nous, la question ne se pose même pas. Le Maroc, c’est bien car avec un euro cinquante, tu peux t’acheter un paquet de clopes mais c’est franchement bien que pour cela. D’ailleurs, pour un euro de plus, autant t’en acheter un à Madrid dans un pub où les gens boivent sans se saouler la gueule en te parlant Islam et grandeur d’Allah… À bon entendeur, une douche nous attend.

Marrakech (Maroc), 13h37.

Un bain de presque civilisation ; enfin ! Certes, comme nous l’écrivîmes au début de ce récit, Marrakech est-elle la cité des vices mais il faut lui reconnaître ses efforts pour axer son art de vivre sur celui que nous connaissons en Europe. Ici comme nulle part ailleurs au Maroc, nous retrouvons le vieux continent, son café chic, son Occidental friqué et bien sapé, sa pollution. Ah ! Marrakech, comme finalement tu nous manquais ! En sortant de chez le dermatologue ce matin à Safi, vers 9h30, nous comprîmes que l’incompétence cernait la ville de tous côtés. Son premier traitement inefficace, il se contenta de nous en prescrire un autre avec toujours ce rassurant verbiage du je-te-prends-pour-un-con-mais-fais-comme-si-tu-voyais-rien : « Ne vous en faites pas, c’est facile à guérir. Dans trois jours, vous n’aurez plus rien ! »

Notre pensée profonde . Hé, connard, nous sommes blanc de peau, pas con du cerveau !

En sortant de sa boutique à bonbons, il nous apparut clairement que personne ne prenait l’affaire au sérieux à part nous. Nous prîmes donc la décision de visiter notre consulat le plus proche, histoire de faire quelques vagues pour bouger les choses. Nous nous rendîmes à la gare routière à-côté et un car, comme pour nous signaler que nous faisions le bon choix, était sur le départ pour Marrakech. Nous payâmes les trente dirhams demandés, sautâmes dans le fond et nous voici, attablé au Millénium Café devant une énorme glace tropicale, un jus d’orange et un paquet de Marlboro qui se meurt. Pour la vague, nous envoyâmes un SMS à Mehdi, sûr qu’il allait tourner jusques à sa mère dans la journée, le temps qu’il émerge. Pour finir, nous partîmes à la hâte et n’avons aucun papier sur nous. Un coup de tête que nous voulons inspiré !

15h07.

Alors que nous sortions du Millénium Café, Mehdi nous appela. Sans surprise, sa mère, qui nous téléphona deux minutes après lui, ne l’avait pas mis au courant de notre cas. Tous les deux ont peur désormais de notre réaction. Nous pourrions faire fermer leur si précieux restaurant en nous déclarant mais nous ne sommes pas salaud ; une certaine reconnaissance envers Madame S. pour nous avoir accueilli subsiste dans notre esprit… Ils le mériteraient pourtant ! On ne laisse pas un galeux se promener dans la cuisine d’un restaurant pseudo classé où l’on prépare le poisson par terre à-côté de toilettes turques puantes. Sommes-nous le seul à voir ces choses-là ? Apparemment, oui ! Pour être franc, nous vînmes à Marrakech pour nous renseigner sur les mesures à prendre auprès du consulat de France mais surtout pour échapper une journée à leur milieu, sans la moindre intention de dénoncer qui que ce fût. Nous voulions leur faire peur, au plus. Au consulat, donc, aucune mesure n’est proposée pour un ressortissant français dans notre cas qui ne doit pas être exceptionnel. Ah ! pour organiser des galas, des rendez-vous culturels et noyer le Marocain désireux de faire ses études de commerce dans l’Hexagone sous une montagne de formulaires et garanties à signer, il est fort, le consulat de France ! Mais quand il s’agit d’un ressortissant qui se présente avec un parasite assez méchant pour se passer d’une poignée de main à une autre, là, il n’y a plus personne. En même temps, si la France s’occupait de ses citoyens, cela se saurait, bon Fidèle !* Encore que la pauvre employée à qui nous eûmes affaire n’y était pour rien. Aucun recensement non plus, ne rêvons pas. Il ne faudrait surtout pas donner au Maroc une image de pays où l’on chope la gale dont personne ne s’occupe sérieusement. Au téléphone, Madame S. nous promit une mesure sanitaire telle que nous la lui demandions, la même qu’elle refoula de la main au début. La peur, toujours ! La peur pour elle d’être accusée de négligence. La peur pour le portier du consulat de France qui ne voulait pas nous laisser entrer avant que nous ne sortions la phrase fatidique : « J’ai la gale ! Ça vous suffit comme urgence ou je dois également me fracasser le crâne contre le mur ? » Il faut toujours en arriver aux extrêmes dans ce monde, preuve que ses habitants n’ont que peu d’esprit. La gale n’est pas mortelle, Fidèle, mais à traiter en urgence et à prendre au sérieux, surtout dans un pays dont le peuple vend son poisson sur le sol où il crache et se mouche, entre chiens remplis de tiques et de puces, pieds crasseux, pots d’échappements de poubelles à bas prix descendues d’Europe ; un peuple qui se torche le cul avec la main, la même qu’il te tend pour t’accueillir, la même qu’il plonge dans le kefta qu’il te sert trop pimenté pour sans doute cacher son goût véritable ; un peuple à passer à la javel. C’est vraiment devenu de la merde, ce pays. Que tout cela s’européanise de nouveau, et au plus vite !


13 mai 2006

Safi (Maroc), 12h16.

En rentrant de Marrakech, mardi dernier, nous invitâmes Mehdi au bar de l’hôtel Panorama. Nous savions qu’il n’allait pas refuser… Là, nous lui annonçâmes notre décision de rentrer en France. Nous lui cachâmes la véritable raison, à savoir que son pays était pourri, que nous en avions marre de devoir tous les supporter et dûmes improviser.

Nous . Je suis l’héritier de ma famille, Mehdi. Ma mère me laisse mener ma vie comme je l’entends mais au moindre problème qu’elle juge suffisamment important, elle intervient. En l’occurrence, elle veut me rapatrier en France pour me faire soigner. jeudi ou vendredi, le consulat de France m’informera de l’arrivée de la valise diplomatique et je partirai.
Mehdi . Tu sais, tu es libre ici, on ne te retient pas mais je ne te cache pas que j’aurais aimé que tu fasses l’ouverture de l’Armstrong.
Notre pensée profonde . Arrête avec ton jazz-bar, Mehdi ! Un jazz-bar à Safi, l’idée déjà est grotesque.
Nous . J’aurais aimé aussi mais je n’avais pas prévu ça (lui montrant notre main gauche). Nous ne sommes pas irresponsables dans ma famille. Quand quelque chose ne va pas, nous agissons de suite !

Etc., etc., etc. Il accepta mais son regard changea. Il prit le même que celui de sa mère le soir d’après pour laquelle nous rééditâmes nos beaux contes ; un regard mêlé de crainte et de respect. En fait, nous avions trouvé un financement auprès d’un ancien client et souhaitions seulement saisir cette occasion pour nous tirer, enfin, de ce pays… Tout semblait se dérouler à merveille jusques à jeudi matin. Notre téléphone vibra, un SMS de notre ancien client : « Je ne peux pas t’aider, problème personnel… Tu vas me haïr mais c’est pas de gaîté de cœur… » Et merde ! Quant à nous, nous nous retrouvions sur la corde raide, ayant annoncé à tout le monde notre retour en France. Il nous restait une seule carte à jouer : le regard de Madame S. et de son fils. Nous passâmes donc la journée à réfléchir au club de pétanque et, le soir, allâmes parler à Madame S. dans son bureau. Nous avions contacté notre mère – presque aristocrate devenue à ses yeux – et nous pouvions rester contre une garantie de guérison rapide ; tout le monde y trouvait son compte ! Au fond, nous avions la rage de devoir supporter cette ambiance pour une durée encore indéterminée mais nous devions lui montrer que nous restions parce que nous le voulions bien et que rien d’autre ne nous retenait ici que l’envie de voir le jazz-bar ouvert prochainement. Nous allons donc essayer son traitement à elle, l’Ascabiol, et nous verrons bien.


25 mai 2006

Safi (Maroc), 12h11.

Nous restâmes éveillé jusques à 5 heures pour observer la vague de quatre-cents mètres de haut annoncée sur la côte marocaine atlantique mais ce n’était hélas qu’un hoax, une fausse information circulant sur l’Internet. Cette ville – ce pays peut-être – aurait pourtant eu besoin d’une bonne purge ! C’est donc déçu de ne pas avoir pu mourir sur scène que nous allons t’écrire, Fidèle, ce à quoi nous nous consacrâmes ces douze derniers jours.
En bon observateur, nous savons que pour voir le fond des choses, il faut parfois dégager le terrain en soulevant quelques roches. Nous nous prîmes si bien à ce petit jeu au club de pétanque que désormais les gus surveillent nos allées et venues ; les gus, c’est la Sûreté nationale. Madame S. nous avait donné l’autorité pour gérer son personnel là-bas. Nous en profitâmes pour dévoiler les personnalités hypocrites et / ou crapuleuses de chacun. Du simple cuisinier au président ou au vice-président en passant par le barman, les deux serveurs, les adhérents, les membres du comité et même quelques clients autorisés, tout le monde était pourri jusques au poil de cul. Des soûlards qui magouillent trop ou des crapules qui boivent trop, c’est comme tu le sens… Tous les jours, nous entendions les ragots sur la patronne, son fils et son époux ; des réclamations sur la gestion et le personnel ; des jérémiades de gamins en fait ! De chacun, nous allions dans le sens, jouant celui qui venait résoudre les problèmes. En quelques jours seulement, notre nom était sur toutes les lèvres. Louis, celui qui apportait le changement dont finalement personne ne voulait ; Louis, celui à virer au plus vite surtout ! Avant-hier, ils obtinrent ce qu’ils souhaitaient. Ils suffisaient de graisser la patte jusques au caïd même pour nous cantonner à Sidi Bouzid. Pour cela, nous n’eûmes qu’à faire circuler des vérités observées que personne ne voulait entendre. De toute manière, la première semaine, nous dîmes à Madame S. qu’elle n’arriverait à rien ici – au club, à Safi – sans une carte blanche de Rabat. Lorsqu’elle nous apprit que les Frères Musulmans cernaient le club, cela ne nous étonna guère.
Lundi dernier, nous déjeunâmes à La Trattoria, le restaurant d’Yvette, concurrente de Madame S. Nous voulions en toute sincérité retrouver un cadre européen – la patronne étant italienne – et manger autre chose que du poisson, des tajines, des boulettes de kefta ou des frittes. Nous voulions enfin boire du bon gris. Dans les faits, nous ne restâmes pas dix minutes tranquille. Le serveur, en bon faux chien de sa maîtresse – nous apprîmes par la suite qu’il répétait tout à Madame S. – vint se renseigner.

Nous . Je suis barman au Refuge et au club de pétanque.
Lui . Ah ! Vous êtes avec Madame S. ?
Notre pensée profonde . Pourquoi, pauvre débile, ça change quelque chose ? Il y a des clans ici, maintenant ?

Et Yvette de venir en savoir plus par la suite. Certes, nous parlons beaucoup mais ce que nous disons – ou écrivons – est toujours constaté ! Le reste de notre pensée nous est personnelle et nous évitons de la partager. Nous parlâmes donc avec cette peut-être fausse charmante vieille dame en toute liberté. Naturellement, elle nous dit du mal de Madame S. et de son fils qui, le lendemain soir, mécontents de ce que nous avions fait, dirent du mal d’elle. Dans notre esprit, la synthèse est rapide : vite, fuyons ! Nous ne sommes entouré que de grands malades, ici. La semaine prochaine (In shaa Allah !), notre passeport sera tamponné pour une prolongation jusques au 30 juin. D’ici là, il nous faudra absolument trouver un moyen de quitter le pays, si ce n’est par la grande porte, par n’importe quoi d’autre…


27 mai 2006

Safi (Maroc), 23h12.

Depuis le 31 janvier, nous parcourons le Maroc et le Sahara Occidental de Casablanca à Dakhla, nous vivons avec sa population, essayons d’apprendre sa langue, partageons son mode de vie – primitif, ajouterions-nous si nous étions salaud ! Depuis le 31 janvier, nous nous posons cette question : « Mais franchement, Louis, que foutez-vous donc ici ? » Sur l’Internet, nous bavardons parfois avec des Marocains propulsés en France, homos souvent ; même eux ne comprennent pas pourquoi nous nous entêtons à rester. Ici ? Parlons-en ! C’est l’hypocrisie quotidienne, le manque absolu de sincérité, d’honnêteté, le non-savoir-vivre, l’ignorance et la désorganisation la plus totale, la saleté enfin. Nous évitons d’aborder le sujet avec les locaux, qui ne comprennent naturellement pas quand nous nous y essayons. Va donc leur faire comprendre, Fidèle, que leur pays est pourri… Vexer est devenu notre quotidien ! Nous n’avons pas l’âme diplomatique et pensons : « Vous n’êtes pas assez sage pour accepter un fait tel qu’il est, ou au moins tel que nous le voyons ? Allez vous faire foutre et grandissez un peu ! » Le Maroc, pour eux, c’est le pays où tout est possible (en graissant la patte) ; le Maroc, c’est plus qu’un pays, c’est un peuple, une vision du monde, le « plus beau pays du monde » ! Pff… Propose-leur un visa, tu verras ce qu’ils en pensent vraiment de leur pays magique : ils migreront tous en Europe, vendant mère, femme et enfants s’il le faut ! Lorsque nous quittâmes la Provence le 10 octobre 2005, nous nous promîmes de n’y remettre le pied qu’une fois milliardaire devenu. Aujourd’hui, nous revoyons nos estimations à la baisse ; deux ou trois millions suffiraient au rapatriement. Nous repartirions d’un nouveau souffle, plus en accord avec notre esprit indépendant. Reste à les trouver…


28 mai 2006

Safi (Maroc), 14 heures.

Le bar n’est toujours pas ouvert, nous sommes toujours galeux. Nous nous réveillâmes à 5 heures avec la brume, qui avait envahi notre espace, pour compagne. Nous ne voyions pas à dix mètres derrière la baie vitrée et décidâmes de nous asseoir observer l’horizon, clope au bec et gin / nectar de pêche dans un verre à vin Casabahce sur la table de chevet. Impensable de demander quoi que ce soit à Madame S. étant donné que notre seul objectif du moment est de nous en éloigner au plus vite et que nous voulons avoir notre conscience pour nous. Et puis, après tout, ce sont eux qui nous amenèrent ici, promettant contrat, jazz-bar, chambre et prise en charge. Nous n’avons pas signé la prise en charge, le jazz-bar n’est même pas encore opérationnel et nous dormons sur le comptoir en marbre noir entre deux couvertures et un drap… Quelqu’un se fait baiser dans l’histoire, Fidèle, devine qui ! Après deux heures, la brume toujours épaisse, nous nous recouchâmes, de l’air frais plein les narines. À 11 heures : « Boum ! Boum !! Vlan !!! » Madame S. arriva, sans doute levée du mauvais pied, et réclama après Loutfi, le jeune gardien. Impossible de nous rendormir, ça gueulait de partout. ELLE gueulait, en fait ! Cette femme a un mauvais fond ; Yvette de la Trattoria avait raison… Nous le supposions déjà mais pas à ce point. Nous nous levâmes et passâmes à l’épicerie acheter du pain et du Kiri. En revenant par le bar de shiratte, nous la trouvâmes en train de gifler Loutfi. C’était marrant de la voir sauter pour atteindre ses joues mais bon… cela ne nous fit que reconnaître une fois de plus que nous nous trompons rarement sur le compte des gens et qu’avec elle, nous avions visé juste. Loutfi, c’est le genre à fumer tranquillement son pétard et à récupérer les animaux blessés pour les soigner. En ce moment, un aigle trône sur le porche du restaurant. Madame S., c’est le genre à considérer ceux qui travaillent pour elle comme ses propres enfants pour avoir plus d’emprise sur eux, les traiter d’imbéciles, les rabaisser et les gifler dès que l’occasion se présente. Les choses fonctionnent ainsi au Maroc, d’ailleurs elles ne fonctionnent pas. Pour le moment, nous sommes coincé et avons besoin d’elle mais nous rêvons de la baffer pour briser son orgueil de pseudo professionnelle venue s’installer à Safi (ce qui veut tout dire). Non ! Finalement cela n’est pas notre condition de nous intéresser à ce genre de problèmes. Observons seulement et rédigeons. Depuis que nous ne pouvons plus aller au club de pétanque et tant que notre bourse nous le permet, nous passons nos après-midi au cybercafé La Scala en ville et faisons un saut le soir à la shiratte pour aider où nous pouvons. Madame S. vient d’ailleurs de nous demander d’y aller plus souvent pour observer le personnel et lui rapporter ce que nous voyons. Nous allons passer une fois de plus pour un inquisiteur auprès de tout le monde mais cela semble nous être dévolu ; nous portons une malédiction depuis bien des âges à cause de cela. La fuite devient urgente ! Nous ne supportons pas d’avoir quelqu’un au-dessus de nous pour dicter notre conduite. Voilà cinq ans, nous prîmes notre indépendance et notre âge apparent ne justifie en rien que l’on nous considère comme un gamin à mater. Dans notre philosophie, les ordres et la hiérarchie n’existent pas au sein d’une même maison. Nous nous entourons d’êtres respectueux et capables de réflexion dont la ligne suit la nôtre et cela suffit. Ici, il est impossible d’être sincère et cela nous pèse. Il est difficile de cacher notre jeu, nous nous forçons !


7 juin 2006

Safi (Maroc), 14h52.

Nous revenons de la plage. Dessous le jazz-bar (en italique car cela fait tout de même plus d’un mois que nous poireautons en attendant qu’il ouvre), se trouve la falaise et les cascades de Sidi Bouzid. Nous n’y étions jamais descendu auparavant mais, tôt levé ce matin, c’était l’occasion. Arf ! Allons dormir finalement, notre nuit fut courte et empreinte de songes mystérieusement sombres.


8 juin 2006

Safi (Maroc), 1h41.

Nous venons de voir au bar de shiratte le premier mec que nous trouvons charmant depuis notre arrivée au Maroc : blond, yeux bleus, français… Notre pays nous manque plus que jamais ce soir ! Nous parlâmes le soir du 30 mai avec Monsieur S., quelques heures, autour d’un verre en écoutant du jazz au restaurant. Nous conclûmes ensemble que ce pays manquait cruellement d’éducation et de raffinement. Lui regrettait une opportunité laissée de s’installer en Ardèche et nous, de notre côté, regrettions d’être venu dans ce pays poursuivre notre quête. En fait, ce n’est pas tant un regret qu’un questionnement car, tel que nous l’écrivîmes dans Carnet d’errance, notre venue n’est pas vraiment de notre fait. Quoi qu’il en soit, chaque jour où nous pourrissons ici, nous nous demandons si la finalité de ce psycho-trip nous apportera ce que nous vînmes chercher. Chaque jour hélas notre espoir s’évapore-t-il. En regardant les individus qui composent notre entourage, tu penserais de même, Fidèle.
Nous passâmes la nuit du 29 au 30 mai dernier entre Casablanca et Settat. Tout commença bien avec une bouteille de Red Label à l’Annexe, un pub branché au raffinement européen, duquel nous dûmes sortir et glisser un mot au videur pour qu’il laissât entrer Njimo, le toutou à sa patronne arrivé en retard (sa gueule ne leur revenait pas), et déboucha à Settat sous le chapiteau de l’Hôtel du Parc où une shira gueulait encore plus fort que celle du bar à Safi ; abominable séjour ! Nous étions monté avec Mehdi pour, au début, seulement acheter la verrerie et la pondeuse de glaçons pour le jazz-bar. Hélas, Njimo voulut venir également et insista pour y passer la nuit car cela faisait plus de vingt ans qu’il n’y avait pas pu marquer son territoire. Mehdi invita tout le monde, n’en faisant qu’à sa tête pleine de vapeurs éthyliques et dépensant le fric de son père qu’il aurait mieux fait au passage de mettre dans des verres plus chics… Mais bon, choisir entre raffinement et quatre bouteilles de Red Label pour un soûlard en devenir fut vite fait… Nous allâmes donc acheter les verres chez Direct Usine, un genre de Foire Fouille ; l’horreur ! Quand nous y pensons, la Maison Montigny à Aix-en-Provence nous manque elle aussi. Bref ! Passons ce détail qui ne vaut pas plus que les nombreux autres. Après le chapiteau, nous bougeâmes au night-club de l’hôtel, l’Allayali, situé à quelques dizaines de mètres dans le parc. Enfin un endroit comme nous en avions l’habitude mais peuplé d’indigènes, hélas. Mehdi connaissait le gérant (ou un truc dans le genre) qui nous installa à la meilleur table, commanda une autre bouteille de Red Label et nous fourra quatre putes-confiance dans les bras. Amina, l’une d’elles (la plus mince), s’intéressa à nous et entre caresses indécentes sur le dancefloor et roulages de pelles sur le canapé d’un salon isolé, une bonne partie de la nuit s’écoula. N’oublions pas que nous dûmes avaler les verres de Njimo en cachette pour lui sauver sa face de caniche parce qu’il ne boit pas d’alcool et d’autres en plus pour éviter que ce ne fût Mehdi qui les sifflât. Et oui, même pinté, nous pensons à rentrer en vie ; c’est lui qui tenait le volant d’une vieille Express au cardan foutu. À 10h10 le lendemain, nous nous réveillâmes chez son cousin à Casablanca avec un mal de crâne à dissimuler et une fausse joie d’avoir passé une bonne soirée à afficher.

Nous-même . Mais, Louis, abominable pour quelle raison ? N’avez-vous pas retrouvé votre monde véritable avec cette soirée ?

Non ! Nous notâmes surtout que nous traînons depuis un mois et demi avec des malades mentaux incompétents, pourris, qui se veulent civilisés mais qui n’ont rien pour le vraiment être ! L’éducation, toujours l’éducation… Au retour dans la voiture, Mehdi et Njimo nous demandèrent de ne rien dire à Madame S. et ce dernier menaça :

Njimo . Si tu dis à Madame, je t’envoie à Zagora et je lui dis que tu as fait fuck fuck avec Numéro 5 dans les toilettes.

Numéro 5, c’était Amina. Elle portait un t-shirt avec Numéro 5 inscrit en paillettes dessus.

Nous . Et tu lui mentirais, pour changer ! Putain, les gars, vous n’assumez vraiment rien dans ce pays, ça commence à me saouler ! Je ne lui en parlerai pas sauf si elle me demande où nous étions, et elle le fera. Je n’aime pas mentir et encore moins pour cacher à leur mère les conneries de deux ados tout juste post-pubères.

Nous nous couchâmes sur la banquette arrière et dormîmes jusques à Safi sans broncher. Depuis notre retour de ce périple ennuyeux, nous faisons la gueule légèrement plus que de coutume et passons nos journées à attendre et contrôler le travail des ouvriers marocains au jazz-bar. Nous comprenons désormais l’expression travail d’Arabe, n’en déplaise à certains ! Le soir, nous vigilons le personnel et les clients au bar de shiratte. Nous en profitons plutôt pour agrémenter notre réflexion de quelques croustillantes sur ce pays soi-disant en mouvement. Le Marocain, par exemple, ouvre sa braguette trois mètres avant l’entrée des toilettes, sait-on jamais qu’il ne trouve pas son tuyau une fois dedans… L’Européen qui casse un verre dans un night-club s’excuse voire se propose de le payer là où le Marocain dans une shiratte essaye d’articuler au serveur : « Hé ! Nettoie-moi ça ! » Etc. Tiens, Madame S. qui crie encore après Loutfi sur la terrasse. Elle en a fini avec lui, part encenser les autres dans le bar de shiratte.
Mardi soir, lorsque nous parlâmes avec Monsieur S., nous étions seul avec lui et nous occupions de changer la musique. Par inadvertance, nous rangeâmes l’un de ses disques dans la pochette d’un de ceux du restaurant que nous mîmes dans la platine. Le lendemain, lorsqu’il voulut les récupérer, il n’en trouva qu’un sur deux, forcément. Nous étions alors sur notre comptoir en train de dormir lorsque la voix de Madame S. retentit. Nous nous levâmes et allâmes voir ce qu’il se passait. Le maître d’hôtel nous expliqua l’affaire ; elle avait engueulé tout le personnel : « Qui a volé le CD de Monsieur ? » En Europe, la question aurait été : « Quelqu’un a-t-il vu le CD de mon époux ? Nous avons trouvé celui-ci dans la pochette, ce n’est pas le bon, quelqu’un a dû les échanger sans doute. Voulez-vous vérifier, s’il vous plaît ? » Et alors l’aurions-nous effectivement trouvé dans une des pochettes du restaurant. Lorsque nous lui expliquâmes cela au téléphone, que le « CD volé » était retrouvé, elle nous cria : « Occupe-toi de tes affaires ! », avant de raccrocher. Visiblement, elle ne voulait pas perdre la face elle non plus en devant s’excuser auprès de son personnel… Avec nous, notons-le, c’est important, Madame S. est gentille et nous considère, dit-elle, comme son propre fils. Elle nous accueille, nous loge, nous nourrit et nous paie (parfois !) ; nous lui devons au moins cela. Depuis notre dîner à La Trattoria, elle nous interdit de parler à qui que ce soit d’autre chose que des généralités admises. Nous apprenons ici à garder notre langue mais tel n’est pas notre tempérament. Il nous reste soixante-dix-huit jours avant la fin de notre échéance ; il se peut bien que nous la prolongions.


11 juin 2006

Safi (Maroc), 2h06.

Tout le personnel du bar de shiratte est encore en train de s’engueuler. Il règne ici de plus en plus depuis notre arrivée – il n’y a sans doute aucun rapport… – une ambiance de merde, coupée de quelques instants de calme. Une chose nous apparaît certaine : nous les dérangeons dans leurs magouilles. Sur les ordres de Madame S., nous les épions non sans plaisir mais nos alliés nous lâchent un à un, nécessairement. Prenons par exemple Hassan, l’un des trois videurs. Mardi encore, il nous tapa la discute à la porte pendant toute la soirée et nous invita à venir les voir, Saad (un autre videur) et lui, à la plage où ils sont sauveteurs pendant le jour. Mercredi, nous y allâmes à la nage depuis la Tête du Serpent et partageâmes avec lui sous le parasol les écouteurs de son MP3. Au passage, nous n’avions plus entendu certains morceaux de dance depuis notre voyage en Italie au collège. Vendredi, nous y retournâmes ; il dormait et Saad ne parlant pas tellement français, et nous pas tellement marocain, nous rentrâmes au restaurant prendre une douche. Le soir, Hassan revint nous parler et nous félicita même pour notre nage, la Tête du Serpent n’étant pas toute proche de la plage. Toujours le même soir, nous vîmes des filles-putes lui glisser un billet de vingt dirhams dans la main droite en sortant. En fait, ils demandent à toutes de payer un droit d’entrée. Si elles ne le font pas, soit elles n’entrent pas, soit ils les laissent se démerder avec les soûlards à l’intérieur en cas de problème, nombreux avec elles avons-nous remarqué. Ils font de même pour les mecs qui tiennent à peine debout. Nous fîmes notre rapport à Madame S. en insistant sur le fait que nous trouvions normal tel trafic. Après tout, si elles payaient vingt dirhams à l’entrée, elles étaient sûres d’en gagner au moins cent dedans, plus les bières et les clopes offertes. Madame S., avec son cruel manque de tact, s’empressa de leur dire que Louis lui avait dit que… etc. C’est que nous ne sommes pas vraiment aidé, vois-tu ! Pour le club, c’était la même chose. Elle nous demandait de gérer le personnel et nous reprocha par la suite d’avoir dit à tout le monde que, oui, en effet (et c’était visible), nous gérions le personnel ! Nous, de notre côté, abandonnons. Cette nuit, un nombre incalculable de problèmes survinrent ; des problèmes auxquels nous suggérons des solutions à Madame S. depuis notre arrivée. Ses deux réponses fétiches sont : « J’ai assez de problèmes comme ça ! » et : « Je veux pas de problèmes ! »

Notre pensée profonde . Pas d’bol, fallait faire none, pas gérante de bars à Safi, Maroc !

Rappelons tout de même qu’elle est seule à gérer tout cela et que personne ne l’aide vraiment entre son fils qui vide la réserve, son personnel qui travaille pour lui-même et la vole, son époux qui abandonna voilà des années.

17h12.

Nous n’espérions plus de suite à notre petite expérience d’hier soir au bar de shiratte. Nous nous habillâmes avec notre pantalon indien, celui que nous portions quand nous étions vagabond en France, en Espagne mais aussi au Maroc. Déjà en France les gens ne pouvaient pas s’empêcher de se retourner mais l’Europe, c’est autre chose. Aucun problème avec cela donc. Ici, au Maroc, le degré de civilisation est moyenâgeux. Hier soir, pourtant, si nous omettons le toutou à sa patronne, Njimo, venu au bar de shiratte habillé avec une nappe roulée autour de la taille à la mode samouraï et un pied de parasol fourré dedans en guise de sabre pour se foutre de notre gueule comme un gosse de 7 ans, tout se déroula sans embûche. Abdelbast, l’un des serveurs du restaurant et du snack, homo à n’en pas douter, voulut même nous l’acheter. Finalement, il en prit les mesures pour s’en confectionner un. Le reste de la salle, de toute manière imbibé au possible de Flag Spéciale et de Ksar ne trouva aucune raillerie à faire sur notre tenue du soir. Seul Njimo vint au snack nous ordonner de nous changer.

Nous, d’un ton à peine intéressé . Oui, Njimo, je travaille en effet. T’as pas fini ton service toi ? Va jouer ailleurs, veux-tu !
Njimo . Je vais le dire à Madame !

Ce gars doit approcher la quarantaine… Nous ne levâmes en fait ni les yeux, ni les mains de nos tapas et continuâmes comme si de rien n’était ; et rien n’était d’ailleurs.
À l’instant, nous venons de rapporter notre vaisselle propre à la cuisine après un bon repas préparé par Aïcha. Il restait deux clients dans le restaurant et de coutume, nous évitons de le traverser mais nous ne les vîmes pas de suite. Njimo était de service. Le salon marocain franchi, il nous regarda et courra vers sa maîtresse dans la cuisine. Ses mots auraient pu être : « Hé, regardez M’dame ! J’avais raison, hein, z’avez vu ? On dirait une fille ! Ouhh, la fiilleeuuhh !! » et, la langue pendante, aurait demandé un susucre que c’aurait été pareil. Et Madame S. de continuer : « Mis tu es fou ! On va te prendre pour une pédale si tu portes une jupe ! J’espère que tu seras habillé autrement quand tu serviras à l’Armstrong ! » Vu comme c’est parti, nous ne travaillerons jamais dans ce foutu jazz-bar ! Et puis, merde à la fin !, c’est un pantalon indien, IN-DIEN, ce n’est ni une jupe, ni une robe de bure, ni une tenue de geisha, bande de ploucs !


14 juin 2006

Safi (Maroc), 2h31.

La soirée commença bien, Madame S. nous ayant donné quartier libre car des agents de l’administration devaient passer dans le bar pour surveiller le personnel, voir qui était en règle, qui ne l’était pas, etc. Va donc savoir, Fidèle ! Nous-même ne savons-nous pas si nous le sommes. D’après sa crainte, nous en doutons… De plus, cela fait un mois que notre passeport est aux Renseignements généraux pour, nous dit-elle, prévoir sa nouvelle demande de prolongation. Ça, c’est la mauvaise nouvelle. Nous ne voulons pas rester deux mois de plus ; nous avons assez perdu de temps ici ! Demain, nous lui en parlerons.
Njimo a décidé de nous emmerder en ce moment. En fait, depuis notre séjour à Casablanca les 29 et 30 mai derniers, il le fait dès qu’il trouve une occasion. Le fait qu’un soir Monsieur S. nous ait invité à sa table au restaurant n’arrangea pas les choses non plus. Hier midi donc, nous allâmes chercher la clef des toilettes du restaurant. Il nous la prit des mains en nous disant : « Toi, va aux toilettes dehors ! » Il parlait des toilettes turques sans papier sur la terrasse.

Nous . Njimo, j’ai une tête à me torcher le cul avec les doigts ? Je viens d’un monde civilisé, tu sais… Enfin, comme tu veux, je ne discute pas, tu vas encore t’en prendre plein la gueule.

Le soir, il a prit l’habitude de ranger sa mobylette dans le jazz-bar dont, depuis notre arrivée, nous avons la clef. Il frappe donc à la porte et nous lui ouvrons, normalement. Hier soir, il frappa deux fois sans succès. Lorsque nous sortîmes, il revenait du bar de l’autre côté de la terrasse.

Njimo . Hé ! Tu dormais ? La moto !
Nous . J’ai une tête de portier, maintenant ? Y’a pas de clef aujourd’hui !

Et nous fermâmes la porte. Il escalada le balcon. À la fin du service, il appela Loutfi pour escalader à sa place. Nous étions avec lui.

Nous . Njimo ! Loutfi n’est pas ton portier non plus.
Njimo, d’un air menaçant à faire rire un gosse . Quoi ?
Nous . J’ai dit : mon bar, c’est pas un garage. Ta moto, elle va avec celles des autres employés.

Évidemment, cela partit en couille. Il monta sur ses grands chevaux, à défaut de pouvoir gonfler sa carrure hitlérienne et nous insulta. Encore un abruti sans cervelle qui va maudire l’Occident… N’y a-t-il que chez nous que l’adjectif con ne désigne pas un peuple mais bien une personne ?! Nous parlerons peut-être aussi de tout cela à Madame S. demain. Le problème est que ces débiles sont tellement bas pour nous, ou plutôt que nous sommes tellement au-dessus d’eux, que nous ne pouvons désormais que les regarder avec un air lassé et une note de dégoût. Encore une fois, il faut être éduqué pour comprendre cela.


16 juin 2006

Safi (Maroc), 13h26.

Depuis trois jours, Njimo ne cesse de nous casser les couilles pour n’importe quoi mais il est tellement con qu’il se croit tout permis alors que ce n’est pas le cas.
Hier, nous nous couchâmes à 5 heures, profitant du calme de la nuit pour rédiger quelques notes. À 11 heures, notre porte sonna bruyamment une fois, deux fois, trois fois. Nu dans notre drap sur le comptoir, nous nous levâmes, nous habillâmes et allâmes ouvrir. Il y a beaucoup de vent en ce moment à Sidi Bouzid et lorsque nous ouvrîmes la porte (qui s’ouvre vers l’extérieur), Njimo reçut le tajine qu’il nous apportait sur son gilet et sa chemise.

Njimo . Hé ! Regrade c’que tu as fait !
Nous . Ce n’est pas ma faute, Njimo. Je t’ai déjà dit que tu étais un imbécile hier soir, il fallait changer ça pour aujourd’hui. Quelle idée de te mettre derrière la porte après avoir frappé dessus aussi !

Notons qu’il ne nous apporta pas notre repas par gentillesse mais seulement pour ne pas nous voir dans le restaurant venir le chercher. Manque de bol pour lui (à croire qu’il le fait exprès), Madame S. était sur la terrasse avec le jardinier.

Madame S. . Pourquoi il t’apporte ton repas aussi, tu peux très bien aller toi-même en cuisine si tu as faim, tu es assez grand !
Nous . Allez donc lui faire comprendre ça !

Njimo, sa chemise pleine de sauce trop grasse, repartit la queue entre les jambes. À 18 heures, c’était le branle-bas de combat sur la terrasse. Nous recevions huit caravaneurs car le snack était fermé lorsqu’ils y passèrent et que Fatima, la meilleure amie de Madame S. qui le tient, leur avait proposé de venir manger à Sidi Bouzid pour le même prix. Nous sortîmes du jazz-bar, des tables et des chaises se préparaient. Madame S. nous mit au courant et nous demanda de les accueillir. Soit ! Nous nous changeâmes, ayant jardiné tout l’après-midi. Nous pensâmes qu’ils auraient besoin de cendriers et nous voulions être prêt alors allâmes-nous demander à Madame S. si nous pouvions en prendre un au restaurant, ce qui faisait deux avec le nôtre au jazz-bar. Elle nous dit oui à condition de le ramener ensuite.

Nous . Mais, Madame, même ma vaisselle, je la ramène propre en cuisine.

Nous allâmes au restaurant, sur la salle haute sachant que jamais personne n’y mangeait, et prîmes un cendrier. Njimo dormait par terre, en bon caniche qu’il était. Il nous vit, se leva d’un bon et nous interpella.

Njimo . Hé !
Nous . Je prends un cendrier pour les caravaneurs, Madame m’a déjà dit oui.
Njimo . Non ! Tu veux, tu demandes à moi !
Nous . Je te demande rien du tout. C’est Madame S. la patronne, pas Njimo, que je sache !

Il nous prit le cendrier des mains, nous insulta, etc., etc., etc. Aboiements sans intérêt ! Toc, toc !

Nous . Madame, excusez-moi de vous déranger à nouveau mais pourriez-vous dire à Njimo d’arrêter de m’insulter depuis trois jours, s’il vous plaît ?

Nous lui racontâmes l’épisode.

Madame S. . Envoie-le-moi, je vais lui parler !

Nous retournâmes à la cuisine. Le chef était là, de même qu’Aïcha et les deux marmitons.

Nous . Njimo, Madame !

Nous lui fîmes signe du doigt, sans même nous arrêter, et vîmes le chef sourire à notre intention. Njimo, sur les nerfs, nous suivit dans le restaurant avec un : « Hé ! » récurrent qui montre bien le niveau de son éducation et posa sa main sur notre épaule par derrière, chose à ne jamais faire. Nous sommes un garçon calme, même zen, mais faut pas pousser. Nous n’avons pas les épaules d’un marin breton par simple élégance ; quand on nous cherche, nous rentrons dans le tas ! Nous jetâmes sa main sale de notre épaule, nous retournâmes d’un pas et le poussâmes à trois mètres.

Nous . Oh ! Qui t’a permis de me toucher, sérieux ? Tu te prends pour qui, Njimo ?

Il lança ses poings ridicules vers notre figure, nous le maintînmes sans mal, il se retourna, vit un couteau, le prit et voulut nous couper la lèvre. De justesse, nous l’évitâmes, le poussâmes de nouveau.

Nous . Refais ça et j’aurais pas besoin de demander à Madame la permission de te briser la mâchoire, t’as compris ? Elle t’appelle, cours au lieu de jouer les caïds ; tu fais pitié, Njimo !

Et nous continuâmes notre chemin vers la terrasse. Tu connais, Fidèle, ces petits chiens genre caniches ou yorkshire-terriers qui ne peuvent pas s’empêcher de courir dans les rayons d’une bicyclette qui passe tranquillement à-côté d’eux ?! Et bien Njimo, c’est tout à fait ce genre-là. Il nous suivit donc en nous insultant de toutes les grossièretés qu’il connaissait en français. Loutfi était présent. Il pourrait te témoigner qu’en sortant un « Fils de pute ! » de sa bouche édentée, des bulles de bave explosaient sur ses lèvres dégueulasses.

Nous . Arrête donc de baver comme un vulgaire chien, Njimo. Madame t’appelle, je t’ai dit !

Le chef était là et le ramena. En partant, il lâcha à notre intention des insultes en marocain pour changer un peu. Nous rentrâmes dans le jazz-bar faire un peu de rangement en attendant que Madame S. l’engueulât – seconde fois ! – puis retournâmes au restaurant chercher ce putain de cendrier. Il était là et en passant, nous accentuâmes un peu :

Nous . C’est bon, t’as compris là ?

Nous prîmes le cendrier et partîmes. Il nous suivit, faussement calme, uniquement car sa maîtresse lui avait passé sa laisse.

Njimo . Allez, tu prends le cendrier et tu rentres au bar.
Nous . Occupe-toi de tes affaires, Njimo ! Je vais où je veux, ici.

Finalement, il alla ronger son os dans la cuisine avec les autres membres du personnel, probablement pour leur raconter sa version ô combien romancée des faits. Mais bon, la mythomanie est le sport national au Maroc, davantage à Safi ; en avons-nous donc l’habitude ! Les huit Français arrivèrent, nous les accueillîmes et laissâmes Njimo, serveur, les installer et servir. Au milieu de l’entrée, il se rendit compte que les tables étaient mal disposées – deux carrées à gauche, une ronde à droite – et les dérangea pour les réarranger. Franchement, un gosse de 2 ans et demi s’essaye encore aux cubes de Playschool, pas un serveur professionnel. Arf… Nous oublions… Nous sommes au Maroc et Njimo n’a rien d’un serveur professionnel ; il serait plutôt une maquerelle. Il mit donc la table ronde au milieu. Pendant le service, nous étions en cuisine et Madame S. nous demanda d’apporter le tajine à Njimo. Nous le prîmes et revînmes une minute plus tard.

Nous . Madame, je vous rends ça, il faut que je cherche Njimo qui n’est pas au restaurant.
Madame S. . Mais il est où ?
Nous . Sans doute au bar de shiratte en train de jouer aux cartes comme chaque soir.
Madame S. . Appelle-le-moi, je vais lui parler.

Nous y allâmes.

Nous . Njimo, Madame veut te parler, encore !

Il n’écouta pas et nous insulta en français sur la terrasse devant les clients.

Nous, de retour à la cuisine . Moi, j’abandonne ! Il m’a dit d’aller me faire foutre devant les clients.

Il arriva finalement, elle l’engueula, une troisième fois. Heureusement que les Français n’étaient pas chiants et plutôt bon vivants. Nous parlâmes avec eux de temps en temps et malgré la relative fraîcheur du soir, ils passèrent un bon moment. Madame S. ne veut pas le comprendre. Elle les appelle les FRAM (Français Rien À Manger). Il est vrai qu’ils n’ont payé que quatre-cents dirhams à huit et n’ont pas pris de boissons mais que croit-elle ? Que les richards de France viennent passer leurs vacances au Maroc ? Non ! Quitte à se taper vingt-deux heures d’avion, ils préfèrent Bora Bora ou Saint-Barthélemy plus proche. Les touristes du Maroc sont fauchés, ils économisent pour venir ici ; cela veut tout dire. Bref ! Nous leur souhaitâmes une bonne route jusques à Ceuta. Fatima nous demanda ensuite de lui ouvrir le jazz-bar pour téléphoner car elle n’avait pas de réseau sur la terrasse et voulait être tranquille. Nous la laissâmes seule et allâmes aider à ranger les tables et les chaises dans l’autre bar. Là, nous vîmes Abdelbast ramener la moto de Njimo. Sans doute la lui avait-il demandée pour la ranger dans le jazz-bar. Il passa et nous regardâmes la scène en silence, sachant que Fatima ferait un témoin idéal. La porte était fermée, Njimo escalada le balcon et sauta dans la salle alors que nous imaginions la tête de la pauvre Fatima craintive. Il ouvrit la porte et rentra sa moto. Nous revînmes alors à la charge.

Nous . Njimo, Madame a dit non pour la moto aussi !

Il n’écouta pas et nous répétâmes les mots juste pour Fatima.

Nous . Tu t’en fous des ordres de Madame, donc !

Il sortit sans un mot, laissant sa moto puante sur le carrelage. Fatima n’en croyait pas ses yeux !

Nous, déplaçant la moto sans précaution sur le balcon . Vous voyez, Fatima ? Que voulez-vous que je fasse, moi ? Tout à l’heure sous le porche, il parlait avec Madame S. et lui dit qu’il plaisantait avec moi. Je répondis à Madame S. sans le regarder lui que la prochaine fois qu’il plaisantait avec moi, un couteau à la main et en traitant ma pauvre mère de pute, je lui brisais la mâchoire sans scrupule. Vous l’avez vu plaisanter, vous ?
Fatima . Non, en effet, mais tu sais, il a fait pareil avec moi quand je suis arrivée il y a un an.
Nous . Je vois… Toujours le même problème donc : l’orgueil démesuré de l’imbécile qui n’aime pas qu’on casse le tout petit peu d’autorité qu’il a réussi à gagner après de nombreuses années.
Fatima . Exactement, nous sommes les intrus !

Elle rentra chez elle, au-dessus du restaurant et en parla à Madame S.. Furieuse, elle appela Njimo – quatrième fois ! – et l’encensa puis parla avec lui pendant plus d’une heure. Quand il partit récupérer sa moto, nous étions au bar de shiratte. Pour se venger, il ferma le rideau en fer, reprit les chaussures qu’il nous avait données pour servir au club de pétanque et que nous rangions dans un placard. Nous retrouvâmes également notre serviette de toilette noire de crasse. Honnêtement, rigolons car il n’y a que cela à faire. Il faut être vraiment con pour se faire engueuler cinq fois en deux jours par sa patronne !


17 juin 2006

Safi (Maroc), 21h40.

Ce matin, en revenant de la cuisine où nous étions allé chercher notre pain pour le petit-déjeuner, Loutfi nous appela. Deux Français et leur guide nous attendaient sur la terrasse. Nous allâmes à leur rencontre ; ils souhaitaient réserver le midi pour quinze personnes. Nous en profitâmes pour parler un peu avec eux et ils nous racontèrent leur voyage, nous le nôtre. Ils venaient tous – nous ne croyons pas aux coïncidences ! – de Provence. Ils étaient déjà tombés ici en 1999, par hasard, en avaient gardé un bon souvenir et voulaient, de passage à Safi, manger une nouvelle fois un bon repas. Njimo n’étant pas encore arrivé, nous nous chargeâmes de prendre note de leurs désirs. Ils demandèrent à voir le menu, la salle, etc. ; rien d’extraordinaire jusque là. Ils allèrent enfin rejoindre le reste de leurs amis sur la colline des potiers. Ne sachant pas en fait si la cuisine suivrait, nous en parlâmes à Fatima qui nous rassura. Njimo arriva, Fatima le mit au courant et il joua son rôle de petit chef de rien du tout en bousculant gardien, marmitons et bonnes pour préparer la salle. Nous nous changeâmes pour accueillir les Provençaux qui arrivèrent, émerveillés devant la vue splendide et plongeante sur l’océan que nous avons à Sidi Bouzid. Nous, hôte bien sapé au langage raffiné, les divertîmes le temps de l’installation avec anecdotes et bonne oreille. Pendant qu’ils mangeaient, nous nous occupâmes des deux adorables enfants, Marine et Benjamin, sur la terrasse, leur racontant l’histoire de la tête du serpent, des gros bateaux qui attendaient au large que leur numéro sorte de la grande roue, comme au loto, pour pouvoir rentrer au port ou encore celle du chien bleu de Marine sur le toit qu’on ne pouvait pas voir car les cieux étaient de la même couleur que lui. Leurs mères venaient de temps en temps mais tout se déroula évidemment au mieux. Ils passèrent aux aussi un agréable moment et voilà bien le principal. En partant, ils nous laissèrent soixante dirhams de pourboire pour avoir gardé leurs enfants et pour nous aider dans notre aventure. Après cela, nous avions la nostalgie de notre Provence bien aimée et prîmes la résolution d’annoncer à Madame S. notre départ pour le 24. Tout l’après-midi, nous y pensâmes. « Louis, franchement, vous ne pouvez pas lâcher Madame S. maintenant ! Regardez-la, elle est seule avec Fatima, personne ne l’aide. Si vous avez été envoyé ici, ce n’est pas pour rien et vous le savez car vous ne croyez pas aux coïncidences ! » - « Qu’est-ce que vous vous en foutez, en fin de compte ! Vous savez comment tout va finir, vous avez vu le renouveau dans vos songes ; pourquoi perdriez-vous votre temps et votre esprit dans ce milieu pourri ? » Le choix n’était pas facile ; le noir et le blanc brillaient tous deux du même éclat. Et puis nous décidâmes-nous ce soir à aller lui annoncer notre départ. Nous frappâmes à sa porte.

Madame S. . Ah, Louis ! Entre un peu pour parler avec nous.

Au fil de la conversation, nous la vîmes tellement espérer après le jazz-bar que nous ne pûmes nous résoudre. Nous lui parlâmes donc des dernières conneries de Njimo. Hier soir, il parlait avec deux amis clients devant le jazz-bar puis vînt frapper à notre porte.

Njimo . Éteins la lumière !
Nous . Pourquoi ?

Il réfléchit un instant.

Njimo . Madame a dit d’éteindre la lumière.
Nous . Je demanderai à Madame alors. En attendant, la lumière reste allumée et toi, tu vas jouer ailleurs !

Et nous fermâmes la porte avant d’attendre la réponse qu’il préparait pour ne pas perdre sa face de caniche devant ses amis. Naturellement, Madame S. ne lui avait rien demandé ; pathétique ! Nous étions revenu au pipi / caca de collégiennes. Puisqu’une demande de prolongation de séjour fut envoyée, nous devrons supporter ce milieu deux mois de plus. Courage !


21 juin 2006

Safi (Maroc), 4h05.

C’est complètement pété au gin (du Gordon’s, hélas !) que nous écrivons et nous ne nous en excusons pas. Nous aimerions lâcher ici nos impressions brutes sur le bar de shiratte. C’est une basse-cour, le coq faisant plus belle parade que le Marocain là-dedans. Nous sommes toujours à Safi et, viré du club de pétanque par le comité influent, nous nous contentons, en attendant l’ouverture du jazz-bar, que nous espérons classe autant que faire se pourra (cela fait tout de même presque deux mois qu’on nous le promet), de passer nos journées allongé sur notre comptoir en marbre noir à la sultane en regardant l’horizon, attendant que la force des choses nous sorte de là, et nos soirées à la shiratte, juste en face, de l’autre côté de la terrasse, à observer ce qu’il se passe. La shiratte, c’est une chanteuse – malade en ce moment, probablement l’urgence d’une consultation – et un chanteur populaires accompagnés d’un synthétiseur pourri et d’un violon trop aigu devant une masse immonde de soûlards bizarres. Entre celui qui propose une brochette de dinde au chanteur qui a le micro sur les lèvres et l’autre qui nous confie un obscur secret depuis plus d’un mois – tellement obscur que nous n’avons toujours aucune fichue idée de ce dont il parle – en embrassant notre oreille précieuse, il y en a beaucoup d’autres.
Demain, nous avons promis le café à Fatima à 9 heures, dans pas longtemps ; merde ! Fuck les promesses ! Puis nous irons chez Acima, le supermarché de ce bled paumé, nous ravitailler. Ah ! Mais tu n’es pas au courant, Fidèle ? Soit la CAF continue à nous vénérer en nous versant notre APL (quoi de plus normal après huit mois sans-nouvelle…), soit nous avons un admirateur secret car ce midi, en allant à la Attijari Wafa Bank visiter notre compte postal dont nous avions oublié le code (rappelé par maman via SMS), nous étions pété de thunes ! Merci donc à l’un ou à l’autre !


22 juin 2006

Safi (Maroc), 20h19.

Entre deux SMS avec un drug addict résidant chez les civilisés et quelques goulées de Gordon’s, laisse-nous te raconter, Fidèle, notre pitoyable soirée de la fête de la musique ! Pour l’occasion, nous avions acheté deux enceintes et un subwoofer à notre lecteur MP3 ainsi qu’une bouteille, l’autre ayant péri dans un combat rude mais loyal durant la matinée. Nous pensions bien ne pas trouver de rayon mecs bien montés et propres chez Acima ; nous rentrâmes. Hors de question de travailler ce soir-là. De toute manière, pour supporter ce que nous supportons depuis sept semaines, nous n’en vîmes pas l’intérêt. Notre lecteur MP3 recèle autant de merveilles que peu de personnes écoutent que de titres commerciaux comme les Backstreet Boys que les dieux créèrent pour prouver qu’ils pouvaient faire craquer les minettes sur scène et partouzer entre eux après dans la loge – enfin… ceci est notre fantasme ! – ou encore Britney Spears et la vieille Madonna que les dieux créèrent pour… – fantasme de goudous. Nous l’allumâmes et le laissâmes choisir pour nous le ton de notre soirée : La Mamma Morta* par – la seule, l’unique, l’inégalable – Maria Callas. Le ton était donné : nostalgie, déprime, cafard, poésie.

La masse inculte . Chanson pour pédés !

Oui ! Et si ce pouvait être le cas ici, ce pays serait raffiné mais non ! Ici, même George Michael, c’est pour les durs, les vrais mecs qui crachent par terre, se grattent les couilles dans la rue à la vue de tous pour montrer qu’ils vont les chercher bien bas, les mecs qui s’habillent en petit t-shirt D&G taille gamine et qui jurent ne rater aucun épisode de la saga Star Ac’ ; les vrais mecs du Maroc quoi…

La masse inculte . Chut, Louis ! Ne montrez pas que vous êtes pidi, Hassan ne veut pas !

Hassan est mort ! Aujourd’hui, Les Folies Bergères dirigent le royaume. Merde quoi ! Il va se lâcher quand, ce peuple de débiles ? Impossible de leur dire cela, évidemment ! Notre passeport chez les Renseignements généraux de Safi depuis plus d’un mois, il ne manquerait plus qu’il y reste – et nous avec ! Cette soirée donc !
Les cieux étaient presque dégagés, la nuit complète et les barques de pêcheurs déjà au large. Nous étions seul, notre verre à la main, des nachos pas loin pour éponger, la diva subwoofée comme DJ, sur notre balcon perché. Tel Napoléon à son retour d’Égypte, sur la proue de son navire, le tricorne au vent, le regard fixé sur une Europe effervescente où réaffirmer sa grandeur, nous étions. Nous chantions le désespoir de quitter un jour notre roc. En même temps, ici ou ailleurs…


23 juin 2006

Safi (Maroc), 4h27.

Nous savions lorsqu’il nous le proposa qu’il allait être un plan foireux. Nous sortions de la shiratte (une de plus) et allions chercher des glaçons à la cuisine pour accompagner notre Gordon’s. Là, nous rencontrâmes Mehdi et Hassan, un ami à lui descendu d’Italie, qui nous invitèrent à partager leur soirée à l’hôtel Panorama. Nous acceptâmes, sans doute pour nous prouver que nous avions une fois de plus vu juste. Le Panorama, ce sont des tables prêtes pour recevoir des clients friqués. Nous en avions une. Tu sais, Fidèle, une de celles qui bordent le dancefloor, pleines de clients qui se font grave chier mais qui le font avec de gros billets ! Deux minutes (guère plus) après notre installation, nous avions déjà remarqué la fille canon (et mince) qui s’intéressait à nous, dansant sur déhanchements, regards de braise et mécanisme professionnel. Après une demi-heure, devant notre désintérêt monastique à ses charmes irrésistibles, elle vînt se loger dans le creux de notre épaule gauche. Elle voulait un baiser ! Après plusieurs essais infructueux (nous vîmes ce que cela donnait avec Amina à Settat), nous lui demandâmes au creux de l’oreille en évitant un léger coup de sa tête vers nos lèvres :

Nous . Tu parles français ?
Elle . Oui !
Nous . Je suis homosexuel.

La pauvre ! Visiblement, c’était la première fois qu’un mec lui sortait cela dans sa vie de pute-confiance. Elle essaya quand même de nouveau quelques approches puis finit par partir dans un fou rire de dépit ; nous la suivîmes. Mehdi nous avait dit juste avant : « Tu la veux ? Prends-la ! Je trouverai une place à la maison ! » Quel imbécile ! Avons-nous la tête d’un affamé marocain ?!

Nous, à elle au creux de l’oreille après une nouvelle fois avoir évité ses lèvres mendiantes . Je suis désolé !
Elle . « Je suis désolé ! » ? Tu es une femme ou une pute pour dire « Je suis désolé ! » ?
Nous . Les deux.
Elle, de rire . Et moi, tu crois que je suis une dame ou une pute ?
Nous . Les deux aussi.
Elle . J’aime les deux…
Nous . Mais c’est impossible entre nous !

Tout cela sur une musique R&B trop forte et insupportable ; tu vois. Hassan partit, la copine de Mehdi suivit et nous plus tard. Entre temps, elle avait compris, rejoint un autre gars et était revenue à notre table. Tellement frustrée – c’était donc bien la première fois qu’on la refusait ainsi ! – qu’elle nous mordit au cou, nous pinça ou poussa des cris de détresse dans le bruit de la sono. Nous partîmes en la laissant seule ; elle faisait pitié à voir. Mécontente, un brin orgueilleuse (nous apprécions cela chez une fille !), elle prit le taxi suivant et lui demanda : « Suivez la voiture de devant ! », genre le cliché made in NYC ! Enfin, cela, nous nous le figurons seulement. Toujours est-il que nous la retrouvâmes à la porte de la shiratte. Elle s’engueula avec Mehdi, entra sur la terrasse, ne voulait plus en sortir, s’engueula de nouveau avec Mehdi.

Elle . Je veux parler à personne ! J’ai juste envie de toi !

Elle avait les larmes aux yeux quand elle nous dit cela. Mehdi s’énerva (pour changer…), dit au gardien de la foutre dehors et la jeta dans son taxi en nous poussant : « Toi, tu rentres ! » En effet, nous l’accompagnions, la pauvre, nous seul civilisé du coin à la tenir par la taille en lui parlant calmement. Elle partit en pleurant. Ceci est la version ultra short. Pour les censures, il faut acheter le collector, Fidèle ! Tu y trouveras : elle qui frappe à la porte en criant des « Je t’aime ! » après s’être faite virer une première fois ; Hassan qui répond à notre : « Franchement, après avoir vu le Queen, tu peux t’amuser dans un tel endroit ? » par un tranchant : « Non, c’est d’la merde ! » ; elle qui nous confie sur la terrasse un : « Il peut rien contre moi, Mehdi, parce que je le connais ! » qui veut tout dire ; la « copine » de ce dernier qui nous colle toute la soirée sur la banquette ; les barmans, serveurs et clients de la shiratte retrouvés à l’hôtel Panorama ; et d’autres détails plus appréciés de nous que les autres. Pour conclure, nous lûmes dans le regard de cette fille dont nous ne savons pas le prénom l’espoir de quitter son monde dégueulasse avec un homo qui, peut-être, la traiterait comme une personne et non comme un trou à défoncer. Cette fille, nous en sommes convaincu, ne nous demandait que de la prendre dans nos bras, le temps d’une nuit d’évasion. Quelle tristesse ! Demain, le tout Safi sera au courant d’une version mille fois romancée – téléphone arabe oblige ! – mais nous, et toi désormais, Fidèle, connaissons la vérité. N’écoute donc pas les ragots et ris, non d’elle, mais d’eux, les bâtards, et de nous qui ne sûmes dire : « Mais ferme ta gueule, Mehdi, tu n’as vraiment rien compris ! », car il est le fils de notre patronne.


26 juin 2006

Essaouira (Maroc), 13h15.

L’Océan Vagabond s’est offert pour le festival un complet de bédouin. Les tentes sont encore montées ; hier soir, grande soirée ! Et nous ? Rien ! Nada ! Walou ! Une shiratte aussi vide que notre bouteille de gin. L’heure est au rattrapage : Domaine de Sahari gris, pour commencer. Impossible de retirer quoi que ce soit à la banque ce matin en arrivant. Nous rencontrâmes un Suisse à la Société Générale qui avait le même problème. Encore heureux car nous aurions fait un scandale, d’autant qu’il était bien mignon… Selon certains, le festival était une franche réussite ; selon d’autres, c’est de pire en pire. Nous, attendons le décompte des morts. Pour l’instant, les seuls comateux que nous croisâmes étaient éthyliques. Notre temps viendra, lui aussi… Essaouira est, tu le sais désormais, Fidèle, notre coup de cœur dans ce pays. Dakhla, quoi que nous pûmes écrire sur elle, peut-être bien, ne passe qu’ensuite. Du soleil ! Migrons donc à-côté vers le plus obscur… Là, c’est mieux ! Essaouira, recolonisée par les Européens depuis les années 90, nous semble être une perle rare ; comme il est bon de s’y ressourcer ! Aujourd’hui, nous avons prévu de visiter Jimmy, un jeune homme très affairé que nous rencontrâmes à notre premier passage ici en avril, puis nous irons nous payer une chambre dans un beau riad avant de reprendre la route pour Safi, demain. Que de dépenses, et ce, seulement pour échapper à la folie safiote !


4 juillet 2006

Casablanca (Maroc), 23h09.

À la porte du hall d’embarquement de la gare CTM, un employé vérifiait les billets. Nous en avions deux et voulions lui montrer le premier consommé de Safi à Casablanca, histoire de voir s’il faisait bien son boulot. Il ne demanda rien…

Notre pensée profonde. Vous savez, le Blanc peut-être malhonnête aussi !

Racisme ? Non, pas dans ce cas ! complexe de l’ancien colonisé. Les Marocains (les Africains en général) sont assez perturbés de ce côté-là ; on le serait à moins, conviens-en, Fidèle. Leur identité, depuis la colonisation, n’est pas très claire pour eux. Ils considèrent, quelque part, le Blanc comme, sinon supérieur, au moins plus civilisé. Il en découle un rapport de force permanent, un besoin de justification (de notre part) et une montagne d’orgueil (de leur part) ; c’est épuisant. Dans le cas de ce contrôleur, c’est juste qu’ici on considère le Blanc comme quelqu’un d’honnête, par principe, et surtout d’intouchable (sauf quand il s’agit de pédophilie médiatisée). Nous sommes en route pour l’Espagne, une chance pour nous, nous diras-tu, mais en fait pas du tout car nous allons seulement y renouveler notre visa. Un aller / retour de deux jours, In shaa Allah ! Plus de cinq mois, putain !

00h43.

Le bus a une heure de retard. Tout le monde s’engueule dans le hall d’embarquement. Nous, avec patience, regardons…

1h21.

Le bus emprunta une voie annexe à l’autoroute, craquelée et paumée. Il se rendait en fait au garage : embrayage et climatisation foutue ! Tout le monde s’engueule sur le parking de la station. Nous, avec patience, regardons…

Tanger (Maroc), 7h26.

La ville, en ce moment, se modernise. Majesté, au lieu de dépenser des milliards pour vitrifier votre royaume, placez-les donc dans des écoles pour éduquer, alphabétiser, civiliser votre peuple qui a grand besoin d’apprendre respect, propreté et savoir-vivre car, avec lui comme gardien de votre belle vitrine, celle-ci ne passera pas cinquante ans…

Algésiras (Espagne), 12h02.

Contraste sans étonnement.

Ceuta (Espagne), 14h09.

Nous n’avions pas d’euros dans les poches et décidâmes de joindre la frontière à pattes. La marche ne nous fit pas de mal, la ville et la plage sont superbes. Dans les rues, des gens propres qui ne nous regardaient pas comme l’étranger à plumer, quelques regards de beaux Marocains libérés car résidant ici ; un nouveau souffle entretenait alors notre moral. Ceuta, nous l’aimions déjà !

19h24.

La police refusa de nous laisser rentrer au Maroc. Après deux heures et demie de tractations, impossible d’obtenir quoi que ce fût, ni avec le simple agent, ni avec le commissaire aux lunettes intransigeantes.

Lui . Vous aviez le droit à trois mois ; vous en avez fait cinq. Vous avez déjà bénéficié d’une prolongation.
Nous . Mais tout est réglé : je suis sorti du territoire et une nouvelle prolongation m’attend à Safi, où je dois continuer mon stage en restauration.
Lui . Votre patronne aurait dû vous garder dans ce cas. Il était inutile de sortir. Restez quelques jours en Espagne et réessayez par Tanger !

Tanger ! Il nous reste soixante-dix euros dans la poche, moins la cerveza que nous venons de commander pour ne pas abuser de leur gentillesse à recharger notre téléphone épuisé à peine plus que nous.

Nous . ¿ Se prohíbe fumar ? Aucun problème, tant que se permite beber, ça ira. ¡ Una cerveza, por favor !

Putain de Maroc de merde ! Pourquoi nous a-t-on envoyé ici si des papiers étaient en cours, aussi ? Pourquoi avons-nous cru un instant à la pub pour magazines de voyages : « Les Français, c’est comme nos frères ! » ? Nous pensions quoi, sérieux ? Qu’on nous traiterait comme le fils de Jacques Chirac, comme on nous le sortit à la frontière ? Foutaises ! Oui, c’est triste ! Non que nous soyons refusé d’entrée au Maroc – Oh putain non ! – mais que nous fûmes assez con pour penser y revenir et avoir laissé nos effets et notre carnet au Refuge. Cette occasion manquée, une autre cerveza s’impose. À un euro cinquante, pourquoi s’en priver !?

Nous . ¡ Por favor, dos otras !


6 juillet 2006

Ceuta (Espagne), 12h23.

Devant la porte de l’Irish Castle K’melot comme un clochard. Nous passâmes la nuit à l’Hostal Real, un petit hôtel sans prétention à vingt-cinq euros la chambre. Nous attendions quelques coups de fil mais Maroc Telecom ne semble pas plus être souveraine ici que son pays. Notre téléphone posé sur la commode, quelques SMS passèrent toutefois et les nouvelles n’avaient rien d’encourageant. Enfin, au moins pourrons-nous nous vanter d’avoir été coincé en Europe et en Afrique à la fois… Mais quand même, cela fait chier ! Il nous reste quarante-cinq euros et cinq dirhams – la pièce de 1987 avec laquelle nous jouions à Marrakech – pour tenir trois nuits. Aucun vêtement de rechange, pas suffisamment pour aller à Tanger, juste assez pour Algésiras, le ventre vide ; réfléchissons ! Avons-nous connu pire ? Oui, sans doute, ne comptant plus les fois…

19h40.

Nous étions au cybercafé lorsque Madame S. nous appela. La communication était mauvaise mais nous eûmes le temps avant qu’elle ne meure (la communication) de la mettre au courant des dernières nouvelles. Une femme était assise à-côté de nous.

Monette . Excusez-moi, je n’ai pas pu m’empêcher d’écouter votre conversation.
Nous . Ne vous en faites pas, tout le monde ici en a profité…
Monette . Vous êtes vous aussi coincé, alors. Je suis contente de ne pas être la seule !

Elle était montée depuis le haut Atlas pour être en règle avec les autorités, son visa de trois mois expirant. Elle avait envoyé sa demande de prolongation à temps ; des promesses non tenues par l’administration. Elle était donc partie avec sa voiture et des affaires pour deux jours. À la frontière, on lui sortit qu’elle n’avait pas le droit de passer, qu’elle devait rentrer chez elle. Elle pense faire une grève de la faim devant le poste ces prochains jours et avertir le Conseil des droits de l’Homme… De notre côté, rien ne change sauf l’épaisseur de notre bourse. Même notre mal au cul reste là.

Nous-même . Cela vous apprendra à jouer avec votre bouteille d’eau dans l’Euroferry’s !

Sans commentaire. Nous rentrerons au Maroc, il le faut ! Les six derniers mois de notre carnet en dépendent. Et dire que nous faisons tout pour le quitter depuis mars ; comme quoi…


7 juillet 2006

Ceuta (Espagne), 14h51.

Nous visitâmes ce midi le consulat honoraire de France, situé dans les bâtiments de la Cruz Roja. Monsieur Germinal, le responsable, nous informa de la manière suivante : « Ça dépend des jours ; parfois ils vous laissent rentrer, parfois non. Vous devriez essayer par Tanger ; jusqu’à présent, ça fonctionne ! » Tanger donc, toujours. Existe-t-il des navettes pour… voyons… un euro soixante-dix depuis ici ? Non ? Ah ! c’est étrange. Et bien nous l’avons dans le cul alors… Madame S. s’inquiète pour nous, pas plus que notre mère au château, évidemment. Nous ne revîmes plus Monette depuis hier après-midi ; espérons qu’elle ait eu plus de chance que nous. Peut-être est-elle tombée, elle, sur un flic un peu moins con que les nôtres… Puisque nous n’avons plus de thunes ou presque, ne le gaspillons pas ; contentons donc notre foie avec Motou, la cerveza d’ici !

15h23.

Madame S., par téléphone . Je t’envoie de l’argent, t’en fais pas pour ton visa, l’essentiel est que tu rentres à Safi. Ici, on se débrouillera avec les RG, c’est entre nous !

Traduction : nous ne rentrons pas, nous perdons nos effets et notre carnet ; nous rentrons, nous retombons dans les magouilles qui nous ont foutu dans la merde deux fois déjà. C’est incroyable le Maroc ; rien n’y fonctionne correctement ! Nous rencontrâmes il y a peu à la shiratte un jeune homme fort sympathique qui affichait une double nationalité ; sa mère était marocaine et son père, général mort pendant la guerre du Golfe, était irakien. Nous lui demandâmes quelle nationalité il préférait et il nous répondit sans hésiter : « Irakienne, évidemment ! Le seul problème chez nous, c’est la guerre alors qu’ici, tout est un problème ! »


10 juillet 2006

Tanger (Maroc), 10h07.

Nous n’aurions jamais pensé être si heureux de revoir ce pays de merde ! Voilà comment nous y arrivâmes, tout commençant par un SMS :

Fatima . Sois dans dix minutes au Mac Donald’s. Tu y retrouveras une amie qui te remettra de l’argent pour rentrer par Tanger.

Nous passâmes donc la nuit chez Nahima, l’amie de Fatima, adorable personne à qui nous devons beaucoup désormais. Dans le fast ferry d’Algésiras à Tanger, l’agent de police marocain à qui nous eûmes affaire nous dit les mots suivants : « Ça n’a rien d’étonnant ! Vos papiers sont en règle mais à Ceuta, ce sont des corrompus. Si vous ne leur donnez pas votre passeport avec quelques billets dedans, ils vous refusent l’entrée. » Et c’est vrai ! Combien de passeports verts ou européens avions-nous vu défiler au guichet numéro 5, bien remplis ?! Pays en mouvement ? Non, pays qui s’enferme dans sa connerie. Le temps est couvert, le muezzin gueule, cette aventure nous a plumé. Nous sommes dégoûté de beaucoup de choses aujourd’hui.

Le Chaos . Je viens, patience !


12 juillet 2006

Safi (Maroc), 1h56.

En sortant du Royal Yacht Club de Tanger, hier soir, nous retournâmes à la gare CTM et y croisâmes un journaliste du Parisien, un peu perdu au bord de la route, à la recherche de quelques bonnes âmes voulant bien répondre à ses questions, en français.

Lui . Bonsoir ! Ce sont des Marocains qui reviennent au bled, c’est ça ?

Il interrogeait un Tanjaoui peu francophone sur les voitures immatriculées en Métropole au toit chargé et arrangé… à l’arabe. C’était plus fort que nous, impensable de ne pas lui sauter dessus pour avoir des détails. Il nous apparaissait un peu comique avec son bloc-notes en main et surtout dans pareil paysage.

Nous . Bonsoir ! Vous perdez votre temps, vous savez… Ils ne vous diront jamais ce qu’ils pensent vraiment.
Lui . Oh si, j’ai déjà eu quelques témoignages. Ils ne les aiment pas.
Nous . Pas étonnant, ils ne s’aiment déjà pas entre eux. Donnez-leur les moyens d’aller en France et vous verrez… Ils n’attendent que ça, prendre leur place ou, au moins, avoir la même. Dites-leur comment ça se passe vraiment là-haut plutôt, ils ne vous croiront pas.
Lui, de noter . C’est intéressant ça !
Nous . Mouais… Enfin, vous pouvez interroger les policiers là-bas (la porte du port), ils sont sympathiques.
Lui . Ça fait longtemps que vous êtes ici ?
Nous . Cinq ou six mois, je suis barman à Safi.
Lui . Ah oui ? Et ça se passe comment ?
Nous . C’est simple : l’alcool est interdit aux musulmans et ce sont eux qui boivent le plus… Allez donc gérer ça !

Nous t’épargnerons, Fidèle, toute la conversation pour conclure ainsi.

Nous . Vous allez rester longtemps au Maroc pour écrire votre article ?
Lui . Quelques jours, oui. (deux semaines il nous semble, foutue mémoire…) Nous irons à Fès, Casablanca et Rabat.

Sans commentaire. Encore un article d’une grande « objectivité ». Attendons de voir… Le reste du voyage retour fut long et diététique : du pain, de l’eau, un (+ cinq) dirhams en poche une fois au refuge. Marre d’être toujours fauché ! Un peu après midi, après maints retards, nous ouvrîmes les portes de l’Armstrong pour y découvrir… que dalle en fait. Rien n’avait été fait pendant notre absence. En revanche, Mehdi s’était octroyé une petite soirée entre amis. Les verres étaient dégueulasses, des mouches noyées dans les fonds de vin, les cendriers étaient pleins, le comptoir, le balcon, les torchons pourris, notre serviette de bain avait servi à cacher la machine à pression et la liste des disparus était signée de trois verres, un torchon, une fourchette, un balais, un table basse, un savon… Qui dans ce monde est assez pourri pour voler un savon chez quelqu’un, sérieux ?! Ici, c’est déjà la seconde fois. Franchement, faut vraiment pas avoir de face… Ce soir, nous retrouvâmes la shiratte avec les mêmes têtes, les mêmes tas de bouteilles vides, les mêmes croûteux que nous quittâmes mardi 4. Et bien, tu sais quoi, Fidèle ? Cela ne nous avait pas manqué le moins du monde !


24 juillet 2006

Safi (Maroc), 23h39.

Dans un mois, jour pour jour, nous aurons un quart de dixième de millénaire ; l’angoisse ! Notre échéance approche et aucune porte ne semble s’ouvrir à notre horizon. Ainsi, pourquoi nous désespérer sur une feuille lorsque celle-ci ne reflète rien, ce rien qui n’est autre en ce moment que notre quotidien passivement accepté. Nous ne trouvons aucune ressource inexploitée dans notre besace pour le remplacer par un chemin plus productif. Quoi qu’il en soit, nous travaillons sur d’autres projets, cherchons d’autres opportunités et essayons, toujours, de trouver le moyen de continuer notre quête, loin de ce pays tuteur malgré nous. Nombre d’occasions de le quitter furent manquées et nos vents ne semblent toujours pas nous destiner à cette voie facile. Alors où nous portent-ils ? Aujourd’hui, calmes ils sont et stagnant nous sommes. Stagner, c’est mourir et mourir, c’est perdre ! Nous n’aimons pas perdre aussi bêtement, sans combattre dans une arène peuplée de corps huileux que la chaleur fait briller, sans crier le mal du monde, sans percer la canopée pour voir, finalement, qu’il n’y a plus rien ni personne pour se mesurer à nous. Inhumons ces lignes en attendant le renouveau.


4 août 2006

Safi (Maroc), 00h51.

Comme toujours, quand nous avons un peu de thunes, nous passâmes la journée au cybercafé La Scala, sur le plateau (la ville nouvelle) à travailler notre site-web. Nous en avons marre de superviser les ouvriers du jazz-bar. Ils nous saoulent à blablater pour finalement ne rien foutre, à chercher la moindre excuse à l’inactivité, une vis manquante, un marteau disparu, une porte fermée, une discordance entre les directives de Madame S. et celles de son fils, etc. Et ce, quand ils pensent à se présenter, évidemment… Ainsi, ce matin, fûmes-nous surpris de voir le plombier que nous attendions depuis quatre jours. Hier, Mehdi se mit dans la tête d’accélérer les choses et de venir engueuler les ouvriers, les bouger un peu. Quelle bonne idée : nous sommes le 4 août, cela fait plus de trois mois que nous campons ici dans l’attente d’une providentielle ouverture, le ramadan est dans un mois et demi et nous devrons alors fermer ; sans commentaire, toujours. Nous, au milieu de cette idiote comédie, nous occupons comme nous le pouvons. Tous les matins, nous allons prendre notre café avec et chez Fatima et l’aidons à préparer sa marchandise, ce qui constitue le seul ou presque moment sympathique de la journée, cette femme n’étant ni conne, ni mauvaise. Le soir, nous visitons le bar de shiratte, y préparons les tapas, notons dans un coin encore peu occupé de notre esprit les petits trucs qui clochent pour, peut-être, les rapporter à Madame S. dans ses rares moments de bonne humeur. La journée, quand nous ne nous désespérons pas devant le travail des ouvriers, nous allons sur l’Internet ou piquer une tête dans l’Atlantique en bas de la falaise. Quelle vie, quelle vie ! Nous ne gagnons pas suffisamment pour penser à nous sauver ailleurs ; il faut que ce jazz-bar ouvre dans le courant de la semaine prochaine. Nous aurons ainsi peut-être la chance d’amasser un peu de tips pour financer un nouveau départ pour nous ne savons où et poursuivre notre quête. Mais ceci, nous ne le décidons pas ; attendons donc de voir…


6 août 2006

Safi (Maroc), 14h58.

Hier matin, nous étions au cybercafé, prêt et emballé pour une nouvelle journée d’intense ennui derrière dix-sept pouces lorsque notre téléphone sonna.

Madame S. . Où es-tu, Louis ?
Nous . À la Scala, Madame, sur le plateau.
Madame S. . Mais nous allons ouvrir aujourd’hui et toi, tu n’es pas là ?
Nous . Quand je suis parti il y a une heure, c’était encore en plein chantier…
Madame S. . Mehdi s’est mis en tête d’ouvrir aujourd’hui ; il ne t’a pas prévenu ?
Nous . Bien sûr que non !
Madame S. . Bien… Fini ce que tu as à faire ; dans une heure tu es là !

Évidemment qu’il n’avait prévenu personne, même pas sa mère ! D’ailleurs, nous ne savons pas très bien qui le dirige ce putain de jazz-bar. Chacun nous dit : « Mais non, c’est moi et je les emmerde ! » alors forcément, cela n’aide pas à savoir… Nous mîmes donc un terme à nos conversations, sautâmes dans un taxi et gagnâmes l’Armstrong… en chantier. Mehdi se rendait à la cuisine, une assiette de sardines à la main, les ouvriers travaillaient ; rien n’était prêt. Vois-tu, Fidèle, dans la vie, il faut savoir garder son calme à tout instant et dans les situations les plus… comment dire… exaspérantes ! Ainsi, au lieu d’arriver et de lui lancer notre pensée à la figure, nous entrâmes tout sourire avec un « Bonjour ! » très hypocrite, rangeâmes notre sac, nous assîmes et attendîmes qu’il terminât son délire. Il dura, dura, dura ; une vraie calamité ! Il remua tout le personnel pour absolument ouvrir à 20 heures. Peine perdue ! Le jazz-bar était bien ouvert à 20 heures mais manquait de tout, de la plus simple olive pour le Martini au rideau ou à la caisse. Nous avions les fûts, les chaises, les bouteilles – pas fraîches – qu’il fallut jeter dans une bassine de glace pilée qui sentait le poisson, la musique, les verres et quelques clients de ses amis montés là par charité. Avec le premier d’entre eux, nous parlâmes de la peur ; intéressant, vraiment. Puis vinrent d’autres, puis d’autres, puis d’autres, puis Monsieur S. et un ami à lui qui consommèrent comme deux parfaits clients et nous quittèrent à 3 heures. Mehdi enfin, qui se prit d’amour pour notre frigo, décida de le vider, pour l’inventaire nous dit-il. Nous nous exécutâmes, sachant très bien depuis le temps que dans son état, il était de toute manière impossible de le raisonner. Il compta, nous comptâmes. Première recette : mille-cinq-cent-cinq dirhams, une somme toute modeste mais qui nous satisfaisait, nous seul.

Mehdi . C’est tout ?
Notre pensée profonde . Ouais, et moins encore vu que tu consommes gratuitement et vides le frigo, pauvre débile !
Nous . C’est le premier soir…
Mehdi . Tu ne veux pas que je t’aide à ranger ?
Notre pensée profonde . Oh putain, non ! T’en as déjà assez fait, MERCI !
Nous . Non, non, t’en fais pas, je vais ranger ça tranquillement en musique et aller me coucher. Tu peux partir tranquille.

Sa mère était passée entre temps, vers 3h30, furieuse, pour changer. Cette fois-ci pourtant était-ce justifié. Aujourd’hui, elle se confia à nous.

Madame S. . Je veux pas de Mehdi au bar ! C’est mon affaire, pas la sienne. Qu’il amène sa bouteille s’il veut boire gratuitement !

Une vraie calamité, cette famille (bis) ! Nous rangeâmes donc et allâmes nous coucher, pour nous lever trois heures trente plus tard, un brin la tête dans le cul. Aucun client depuis ; gardon espoir !


16 août 2006

Safi (Maroc), 12h07.

Sur la platine de notre bar vide à cette heure-ci, Randy Crowford chante. L’océan se confond à la fenêtre avec l’horizon, derrière les palmiers et les plantes grasses. Le ramadan approche et notre indécision est plus forte que jamais. Nous nous servons du gin (de NOTRE bouteille) masqué dans un verre ballon et noyé dans du jus de pêche pour ne pas penser et relever un peu notre entrain pour d’éventuels clients, source de pourboires qui nous permettront, peut-être, de regagner notre indépendance vagabonde. Le goût n’est pas superbe mais le geste est indispensable. Voilà dix jours, notre bar ouvrit ses portes et depuis lors notre vie ressemble-t-elle à celle d’un pilier de comptoir, de 9 heures à la fermeture, 2 heures voire plus. Nous qui rêvions d’avoir des cernes à cause du boulot avant nos 25 ans ; formidable…

12h35.

Madame S. qui gueule, encore ! Notre clientèle se précise au fil des jours : riche, homo, lesbienne, transsexuelle même. Voilà qui nous change de nos deux dernières années en France… Nous dîmes un soir à Madame S. que bientôt elle allait aussi pouvoir s’inscrire dans le guide gay du routard.

Madame S. . Tant mieux ! Au moins, les homos, ils ne posent pas de problème !

Mehdi n’était pas du tout emballé en revanche, mais sa mère le vira dans la semaine ; il buvait trop et surtout lui coûtait trop cher. Ainsi notre jazz-bar est-il axé gay… Samedi dernier, nous fîmes connaissance avec Jaâfar, un jeune Marocain de 22 ans qui accompagnait un vieux Français délabré résidant à Oualidiya, plus haut sur la côte. Il revint seul le lendemain. Nous savions dès le premier regard qu’il était intéressé par nous. De notre côté, nous ne le trouvions pas exceptionnel mais… suffisant… et lui donnâmes rendez-vous le lundi suivant. Nous passâmes avec lui notre plus belle journée depuis que nous étions dans cette ville de merde, non tellement grâce à lui mais surtout parce que nous pûmes avec lui être nous-même, libéré de toute contrainte. Il ne bouleversera pas notre vie mais bon, c’est déjà cela de pris…


20 août 2006

Safi (Maroc), 12h29.

Nous repartirons à l’aventure d’ici quelques semaines, le temps de réunir un peu d’argent, vers le sud, le Sahara Occidental, la Mauritanie. Nous proposâmes à Jaâfar de nous accompagner, il fut emballé mais avec le recul, nous pensons avoir gaffé. En fait, nous ne voulons pas d’un tel compagnon de route : il ne travaille pas, il est incapable de prendre la plus petite décision (bon, quand c’est un choix de vie, cela peut se comprendre mais choisir son sac à dos… cela pose problème) et surtout il commence déjà de nous saouler. Madame S. n’est pas encore au courant. Le problème est que, sans nous, l’Armstrong va finir en bar glauque pour vieil alcoolique et cela ne va pas tellement lui plaire, même si elle nous répéta souvent, avec son mauvais esprit, qu’elle n’avait pas besoin de nous. Non, c’est sûr mais son bar, en revanche… Ce n’est ni son premier fils alcoolique et impulsif, ni son époux lassé, ni son second fils loin de la restauration et encore moins elle-même, épuisée par la mauvaise gestion de ses cinq établissements qui va le tenir, ce jazz-bar. Puis nous y créâmes une ambiance surtout, celle que les clients apprécient (nous dit-on souvent). Nous vînmes à Safi sur un souffle de vent, c’est une chance pour ainsi dire. Personne de jeune et de civilisé ne viendra plus ici s’installer pour bosser dans les conditions qui sont les nôtres actuellement.


25 août 2006

Safi (Maroc), 13h04.

La terrasse ouvre ses portes à 11h30, en principe. Hier, pour notre anniversaire, Jaâfar vint à 11 heures avec des pâtisseries, des sodas et un présent en poterie. Nous le fîmes entrer, puis dans notre bar et fermâmes la porte pour être tranquille car ici tout le monde surveille tout le monde. Nous étions content en déballant notre paquet d’avoir trouvé quelqu’un d’apparemment bien dans ce bled. Nous l’embrassâmes et nous assîmes tous deux autour d’un fût pour célébrer. Franchement, c’était bon enfant, rien d’exagéré, simple. Le gardien vînt vers 11h15 nous dire que Madame S. ne voulait pas que quiconque entre avant l’ouverture de la porte principale.

Nous . C’est mon anniversaire, Loutfi. Il est venu fêter ça avec moi. Madame, j’en fais mon affaire, elle comprendra.
Loutfi . Oh, Louis, désolé. Bon anniversaire !

Hypocrite ! Telle une traînée de poudre qui prend flamme, tout le restaurant fut mis au courant : « Louis a un garçon dans son bar et la porte est fermée ! » Genre, nous allions, dans leur esprit malade, le sauter en vitesse sur notre marbre entre la pondeuse et la machine à pression. Pff ! Madame S. fut prévenue par, évidemment, Njimo, son caniche de service. Elle vint plus tard chercher les détails. Nous lui expliquâmes, elle partit après nous avoir gentiment interdit d’inviter qui que ce fût et de le faire à la vue de tous ; incohérence malsaine. Il y a deux choses – parmi bien d’autres en fait – que nous ne supportons pas : qu’on touche à notre liberté et qu’on s’immisce dans notre vie privée. Dans ce pays d’attardés moyenâgeux, on se fout des deux. Tous nous gâchèrent la journée ! Le 10 ou le 15 septembre prochain, Madame S. fermera ses établissements pour le ramadan ; nous partirons et continuerons notre quête ailleurs, n’ayant trouvé ici qu’hypocrisie et malhonnêteté.


31 août 2006

Safi (Maroc), 13h05.

Est-ce utile de préciser que notre bar est vide ? En cette période de Shaban et fin de mois, non !
Lundi dernier, Jaâfar nous invita à manger chez lui, sous le toit de ses parents en fait, puis nous nous promenâmes en ville pour finir dans le snack d’un client rencontré au jazz-bar un soir, sur la colline des potiers. Dans seize jours, nous quitterons cette cité pourrie pour une nouvelle aventure plus au sud. Nous sommes de moins en moins sûr de prendre Jaâfar avec nous. Le crédit est quelque chose que nous n’accordons que rarement car, par expérience, nous savons que cela se retourne souvent contre nous. Pourtant continuons-nous à nous engouffrer dans cette galère et Jaâfar en est-il l’actuel bénéficiaire. Nous ne craignons plus de nous prendre une claque dans la figure ; nous savons qu’elle viendra, inévitablement. Nous ne savons pas encore en fait… Nous verrons ! Lundi prochain, nous irons à Marrakech avec lui pour nous informer au consulat de France, y passer la nuit et surtout le tester (au lit, entre autres) avant de revenir travailler. Notre travail, nous l’assumons pleinement mais derrière, dans les coulisses de ce restaurant soi-disant classé, rien ne suit. Un client marocain transsexuel qui vit en Allemagne nous dit un soir qu’un navire ne pouvait avoir deux commandants, autrement coulait-il. Ici, le navire attend sagement le scaphandrier courageux et un peu fou qui prendra le risque de plonger pour y sauver les trésors. Nous, glauque-trotteur de passage, observons, des ailes rivées sur nos omoplates et depuis le mat, la poupe qui s’enfonce doucement, sans espoir d’empêcher tel gâchis. Pourtant y a-t-il ici tout ce qu’il faut pour naviguer avec noblesse et fierté : le lieu, le savoir du couple gérant, la clientèle. Hélas la dérive semble-t-elle être le quotidien accepté. Nous savons que, de notre côté, nous tomberons mais solitaire et sans suivre ou entraîner quelqu’un dans notre chute. Adieu donc, vaisseau qui nous repêcha voilà plus de quatre mois et merci car ce que nous apprîmes ici, nul autre au monde ne pouvait nous le mieux enseigner…


13 septembre 2006

Marrakech (Maroc), 18h46.

Des mafiosi ! Nous bossions avec des mafiosi depuis plus de quatre mois. Ce matin, sous couvert d’un pat de chat longuement étudié, nous prîmes la fuite. Nous nous payâmes directement dans la caisse. Nous prîmes tout mais fûmes honnête car cela correspondait à ce que Madame S. nous devait, soit deux-mille dirhams. Pour eux, les hypocrites malhonnêtes que nous quittâmes, la leçon du jour sera « Le chasseur chassé ! » Comprendra qui pourra… Pour nous, glauque-trotteur redevenu, c’est la liberté et la continuité de notre quête. Nous sommes terriblement déçu ! Hier, nous comprîmes beaucoup de choses et Monsieur A. pourra en témoigner s’il le désire. N’importe ! Nous savions déjà le monde dégueulasse, nous n’espérions rien et surtout pas après les beaux discours de nos patrons, dictés pas l’alcool ou l’intérêt. Un soir, Madame S. nous téléphona pour savoir si nous avions encore du monde au jazz-bar.

Nous . Votre époux est encore là, oui.
Madame S. . C’est une catastrophe !

Des malades mentaux ! Ils s’emmerdent tous les uns les autres par derrière mais quand il s’agit d’être sincère devant, il n’y a plus personne. Nous aurions tant à ajouter à leur propos mais si peu l’envie. Par ailleurs, nous ne savons pas si nous pourrons payer le renouvellement de l’hébergement de notre site-web. Impossible d’envoyer de l’argent en France, ni par virement bancaire, ni par Western Union, pour éviter la fuite des capitaux sans doute, comme si la France avait besoin du pognon des paysans marocains, comme si la réelle fuite des capitaux ne s’opérait pas via de belles valises diplomatiques. À moins d’un miracle donc, le 20 septembre prochain, il sera supprimé, avec lui nos courriels. N’importe toujours, ce monde est pourri !


15 septembre 2006

Marrakech (Maroc), 20h48.

Un nouveau départ s’annonce. Nous sommes en cavale mais nos derniers papiers mis à jour, nous partirons. Jaâfar est notre seule véritable préoccupation ; nous ne pouvons pas l’embarquer dans notre quête et ne savons comment le lui annoncer. Madame S. est toujours à notre recherche, nous en sommes convaincu. Aujourd’hui, c’est le barman de la shiratte qui tenta sa chance en nous téléphonant mais nous ne répondons plus à aucun appel de cette ville de merde. Notre mère va sauver notre site-web, seule véritable possession. Peu de place à l’improvisation, nous sommes sur une corde que le monde bouscule à la moindre occasion pour nous déstabiliser. Lundi, nous descendrons vers le sud en auto-stop et à pattes avec l’espoir, toujours, qu’il soit la direction de notre idéal.


17 septembre 2006

Nos cinq piliers

I . L’assurance est cause de perte, la confiance est mort. Ne croire en rien ni personne.
II . La solitude conduit à l’éternel. Se méfier du vagabond solitaire.
III . L’amour détruit le faible, l’intérêt façonne le monde.
IV . Si le monde est pourri, le suicide n’est pas une fatalité.
V . Le mal n’est pas plus mal que le bien est bien.


20 septembre 2006

Taghazout (Maroc), 12h04.

C’est la tête dans le cul que nous écrirons aujourd’hui. Nous faisons halte ici, bled côtier de surfeurs / fumeurs pour deux nuits. Nous n’avançons pas vite mais il nous reste encore vingt jours avant l’expiration de notre second visa pour passer la frontière. Plus de nouvelle de Safi depuis deux jours. Ils n’ont probablement toujours pas compris pourquoi nous partîmes ainsi, la véritable question étant : « Que firent-ils pour que nous ne restassions pas ?! » Ne leur accordons pas plus d’importance, nous verrons bien comme toujours. Il nous reste mille-six-cents dirhams ; c’est fou ce que ça peut partir vite, les dirhams, presque aussi vite que les euros en fait. Nous en avions cinq-mille le 13 septembre, nous sommes malade, nous dépensons trop sans penser à l’avenir. Ceci n’est pas de notre faute, c’est l’habitude peu saine du consommateur / consommé occidental. À ce propos, Fidèle, ne nous emmerde plus jamais avec les arabo-musulmans anticapitalistes ; ce sont des conneries ! Nous ne vîmes dans notre vie jamais peuple plus intéressé par le pognon ailleurs qu’ici. De la chanteuse populaire au loueur de piaule en passant par le mec qui se propose de t’aider à trouver ton chemin ou l’éclopé assis sur un carton devant une boutique de prêt-à-porter de luxe, tous, TOUS te disons-nous, sont des parvenus. Ne nous demande pas d’où cela vient, nous risquerions une fois de plus de blasphémer… Cette semaine, nous visitâmes le site-web du Guide du Routard. Nous y trouvâmes une femme qui voulait venir s’installer au Maroc avec ses jeunes enfants pour y trouver un autre mode de vie. Nous répondîmes à son sujet avec notre verve habituelle en citant quelques exemples comme les difficultés administratives, la crise de l’éducation, la mentalité perverse de ce pseudo peuple accueillant vis-à-vis du Blanc friqué, le manque d’hygiène plus que flagrant et surtout une hypocrisie religieuse difficilement supportable pour un citoyen européen qui cultive la dérision ; que des choses qui ne peuvent pas ne pas se voir. Nous conclûmes par cette phrase : « N’imposez donc pas à vos enfants votre lubie de changer de mode de vie en venant au Maroc, pays qui ne bouge pas nécessairement dans le bon sens et dont le peuple n’aspire lui aussi qu’à changer son mode de vie. Ceci n’est que mon point de vue, vous en aurez d’autres, à vous de trancher, etc. » Dans l’heure, un Marocain à la fierté nazi-onale blessée nous insulta et le jour suivant, les modérateurs du Guide du Routard nous censurèrent pour propos diffamatoires, genre si tu dis pas que le monde il est gentil, t’es qu’un gros connard, fouteur de merde, marginal et raciste. Et bien non, y’en a marre des martyrs ! Le bien-pensant a fait du Juif un martyr pendant plus de cinquante ans ; regarde donc aujourd’hui qui fout la merde au Moyen-Orient en toute impunité. Le bien-pensant est en train de faire pareil avec l’Arabo-musulman. « Non, non, ne dites surtout pas que sa religion est pourrie et vieillotte, le pauvre, il a libéré la France quand même, et puis on l’a colonisé, et puis on l’a torturé ! » Mais c’est quoi ces conneries, putain ? Il faut être sacrément con pour avaler ça et profondément malhonnête pour jouer de tels amalgames ! Ras le bol ! Nous sommes au Maroc depuis bientôt huit mois, nous vîmes ici des choses extraordinaires mais également la pire médiocrité. Ne pas en témoigner ne serait que collaborer au film le plus tragique de notre temps, celui des puissants qui maintiennent la société dans l’ignorance la plus parfaite pour la contrôler et lui dicter son pas uniforme de troupeau docile ! T’as un problème ? Ils te laissent deux choix :
– Tu te fais péter dans une ambassade européenne en criant ta foi en Allah ;
– Tu t’engages dans l’armée pour aller casser du basané.
Allez, Fidèle, fais comme tout le monde, sois con et discipliné !


22 septembre 2006

Taghazout (Maroc), 23h58.

Le Ramadan approche. Dans la matinée, après quatre nuits dans une chambre au bord de mer, nous reprendrons la route vers le sud. Pour changer, nous ne savons à quoi nous attendre. La république islamique de Mauritanie, un nom bien peu encourageant pour un vagabond homo… Nous hésitâmes une fois de plus à remonter en Europe mais le prix de la traversée et l’automne venant nous en dissuadèrent. Aujourd’hui, nous voulons juste avancer, sans savoir où aller, profiter de notre insouciance et voir comment nos vents vont tourner. Aujourd’hui, nous n’attendons plus qu’une chose : être étonné !


6 octobre 2006

Nous ne devons plus écrire les détails de notre vie et à cela plusieurs raisons que suivent :
– Dans Snob et hystéro-éthylique, nous évoquâmes notre syndrome de la préparole. Il s’agissait de taire notre discours, notre pensée profonde, afin de préserver notre devenir et éviter une émotion trop précipitée. Nous optâmes alors pour une philosophie saine de constance et de retenue. Cela dans nos belles lignes seulement car dans les faits, la chose n’était pas complètement acquise. Aujourd’hui seulement comprenons-nous et appliquons-nous la sagesse de notre décision ;
– Notre quête, incomparable, ne pourra aboutir que dans la confiance en notre destinée. Depuis tout temps, nous possédons une vision étendue et mystique qui souvent nous dépasse et que nul autre ne peut même entrevoir. Nous préférons vivre à la recherche de cet idéal que nous contenter d’une civilisation pleutre, parvenue, couronnée de sa minable désinvolture. Ainsi n’en parlons plus !
– Les ennemis de notre cause, les vautours qui profitent de notre sincérité, votèrent notre perte sous la tribune de notre élitisme ; affamons-les ! Ne leur donnons plus cette chair tendre et notre esprit qui les écrasera un jour. Nous ne souffrons pas, nous, du temps que cela prendra car, sur ce chemin d’élévation, la grâce seule combat et vainc.


13 octobre 2006

Nouadhibou (Mauritanie), 2h38.

Atonie sur un lit bruyant. Voilà treize nuits que nous vivons dans ce nouveau pays, accompagné d’une passion misérable pour la perte de temps. Trouver une activité n’est pas chose évidente ici ; pas une entreprise digne de ce nom, pas de place gay (évidemment), pas de bar de plage branchouille, rien. À-côté, dans le salon, Moussa Canté ronfle en écoutant une musique médiocre sur ArabSat. Nous, rêvons à notre quête, toujours, qui nous semble fort inaccessible à cette heure. Nous descendrons la semaine prochaine au Sénégal où sans doute trouverons-nous meilleur terrain pour notre évolution.


21 octobre 2006

Nouakchott (Mauritanie), 00h27.

Une fois encore, notre mère avait raison ; nous ne reverrons pas l’argent que nous avions prêté à Moussa Silla pour sa fête de mariage, ni notre si précieux lecteur MP3, d’ailleurs. Le bail de l’appartement prenant fin, il nous fallut partir sans un sou et sans nouvelle de ce lâche. La différence entre l’Europe, le Maroc, la Mauritanie et sans trop préjuger le reste de l’Afrique, c’est que quelques personnes sont malhonnêtes en Europe quand quelques personnes sont honnêtes en Afrique. Nous l’écrivons comme nous le pensons présentement, et pûmes trop souvent le vérifier à nos dépens ; triste monde… Cela ne nous empêchera pas cependant d’accorder notre crédit à qui nous rencontrerons dans l’avenir mais sans illusion. Ainsi notre démarche va-t-elle ! Nous arrivâmes sur la capitale voilà deux heures environ dans un confortable Land Cruiser blanc. Son chauffeur, Afhed, 100% Maure blanc lui aussi, nous prit en stop à une dizaine de kilomètres de Nouadhibou. Nous sommes là étendu dans son salon, le ventre plein, et nos yeux d’or tombent sur la lumière rouge de notre téléphone où nous déchargeons notre esprit. Certains disent : « Après la pluie vient le beau temps ! » Et après le beau temps, à quoi devons-nous nous attendre ?


22 octobre 2006

Rosso (Sénégal), 18h13.

Imagine la scène, Fidèle : nous, élitiste parfait, passerons la nuit qui vient dans une bâtisse à flanc de décharge ; la classe ! Nous faisons d’incroyables efforts depuis plus d’un an sans résultat. Heureusement certaines rencontres nous réconfortent-elles mais cela n’est pas notre idéal. Nous sommes content, toutefois, d’être arrivé au Sénégal sain et sauf. Le contraire nous sembla plus probable ce matin en nous réveillant sans eau au sommet d’une dune blanche, avouons-le, et il fallut marcher plusieurs heures sous la chaleur du désert avant de trouver une âme compatissante pour nous conduire au fleuve-frontière. Pauvre oncle Loïc, tu nous parlais tellement du Sénégal dans notre enfance que nous nous en faisions belle image. La réalité, tout autre, nous rappelle combien trop d’humanité tue l’humanité ; c’était il y a longtemps. Aujourd’hui, les Hommes se sont multipliés, ont colonisé, infesté, détruit, pollué.


27 octobre 2006

Saint-Louis (Sénégal), 14 heures.

Alors qu’en ce vendredi saint le muezzin rote sa foi en un dieu aveugle, sourd, muet, sexiste et hypocrite, nous nous reposons dans une chambre de l’auberge de jeunesse. Nous reprendrons notre chemin au petit matin. France, Italie, Angleterre, Espagne, Suisse, Andorre, Corse, Guadeloupe, États-Unis d’Amérique, Thaïlande, Laos, Malaisie, Dubaï, Bahreïn, Maroc, Sahara Occidental, Mauritanie, Sénégal… Un si long chemin… Tant de choses vues et vécues, tant de visages gravés, tant de désillusions. Pourquoi nulle part ne nous trouvons-nous ? Citoyen du monde, porteur du Malbien, idéaliste à la bourse vide, une quête que si peu entendent…

21h54.

Nous fumions une Houston en rentrant de la cybercase à l’auberge quand un mec nous interpella.

Lui . Eh, mon ami ! Ça va ?
Notre pensée profonde . Oh putain ! Impression de déjà-vu !
Nous . Bonsoir ! Ça va, ça va ! T’es pas marocain toi par hasard ?
Lui . Non, moi j’suis sénégalais. Et toi, t’es français ?
Nous . Ah ! J’aurais cru… Moi, je suis moldave, je viens d’un petit pays francophone en Europe de l’Est.
Lui . Tu peux me serrer la main quand même, en toute amitié ?
Notre pensée profonde . Il a pas tiqué : culture faible…
Nous, de la lui tendre . Oui, bien sûr mais bon… Tu sais mieux que moi qu’en ville, ici, si un Noir aborde un inconnu Blanc dans la rue, c’est rarement pour le saluer mais plutôt pour lui vendre un truc.
Notre pensée profonde . Oups ! encore un de vexé.
Lui, un peu vexé donc . Faut pas dire ça, y’a des gens qui veulent juste sympathiser ! Tu prends un thé avec nous ?
Nous . Mouais… Si on bouge pas d’ici, pourquoi pas.
Lui . Non, on va rester là. On va fumer aussi ; c’est tranquille Saint-Louis, tu sais !

Il continua à nous raconter sa vie « spécial toubab à plumer » pendant cinq minutes, pensant certainement bien mener sa pirogue et arriva finalement à son but.

Lui . Tu connais Maastricht ?
Notre pensée profonde . À tous les coups, ce n’est pas politique européenne dont tu veux parler, n’est-ce pas ?
Nous . Oui, bien sûr !
Lui . J’ai habité là-bas, j’y avais mon champ. Tu sais ce que c’est ?
Notre pensée profonde . Banco ! Pourquoi t’y es pas resté si c’était si formidable, baltringue ?
Nous . Ouais, ouais, je vois.

Nous ne connaissions la ville que de nom mais nous imaginions bien en effet les plans de cannabis sous le soleil du nord pousser entre les tulipes, les moulins et les bicyclettes.

Lui . En fait, ici, il vient du Niger. C’est un ami à moi qui le ramène par enveloppes, tu vois.
Nous . C’est cool.

Là, un autre ami à lui, musicien, vint lui parler de ses problèmes de cachet, s’en alla et il continua.

Lui . Ouais, c’que j’te disais, c’est que mon ami va venir avec une enveloppe. C’est un peu beaucoup, tu vois, donc on va partager, voir c’que tu peux mettre.
Nous . Ouais mais tu vois, mon ami, j’avais raison ; t’as pas tenu un quart d’heure avant de vouloir me refiler un truc.
Lui . Nan, c’est pas ça, c’est un partage, entre amis quoi !
Nous . J’ai pas fini, OK ! Tu me tends la main avec un faux sourire, m’offres un verre de thé en toute amitié, pour finalement essayer de m’entuber. Sérieux, gars, tu crois avoir trouvé la formule magique de l’arnaque ou quoi ? Ça fait neuf mois que je suis en Afrique et on me l’a faite mille fois celle-là. Allez, demain je pars tôt et j’ai sommeil. (lui tendant la main) Bonne nuit ! Désolé pour le thé mais vous le boirez bien entre amis.

Nous partîmes sans attendre sa réponse autrement allions-nous trop l’ouvrir et terminer dans un centre de santé.


29 octobre 2006

Prêcheur dans la brousse

Vous, peuples du monde que le vieux continent attire comme le puits de pétrole attire l’Étasunien ; vous, qui croyez que le Blanc est riche parce qu’il est blanc ; vous, qui misez votre fortune sur un passage improbable dans la cale d’un cargo pour retrouver son paradis imagé : arrêtez de rêver, soyez réalistes ! Vivre en Europe, c’est accepter un monde organisé fait de normes, de concepts et d’idées défendus depuis presque trois millénaires, de réflexions sur les droits de l’homme, de la femme et de l’enfant, sur leur universalité laïque. Vivre en Europe, c’est accorder une place privilégiée à l’éducation, l’hygiène, le respect de la personne et de toutes choses. L’Europe, c’est la liberté de penser, de s’exprimer ; c’est la propriété, le confort, la parade, un savoir-vivre étudié parfois contraignant. L’Europe, c’est aussi l’argent, le pouvoir. Cela ne signifie pas que vous en trouverez en y allant mais qu’en y allant si vous n’en avez pas, vous serez mis à l’écart, relégués au côté des mendiants du monde, des profiteurs, des arrivistes ; vous ferez partie de cette mauvaise immigration dont l’Europe – et Nicolas Sarkozy – ne veulent pas. Alors crierez-vous au racisme, au sectarisme, pleurerez-vous dans les bureaux des aides sociales pour manger et survivre car vos voisins en banlieue ne vous nourriront pas si vous crevez de faim, car vous ne pourrez pas jeter votre filet dans la Seine pour espérer y ramener quelques poissons à vendre sur un marché, car on ne vous permettra pas de vous débrouiller sans suivre les règles. L’Europe ne vous accueillera que si vos poches sont pleines et / ou votre esprit lumineux ! La réalité est la suivante : que vous soyez noir, blanc, jaune, rouge, vert ou bleu, l’Europe ne fera aucune différence au nom de ses principes, les mêmes qui vous renverront sans honte et sans gloire dans votre pays d’origine si vous ne les respectez pas. Pour faire court, n’allez pas en Europe si vous n’êtes qu’un croûteux sous-éduqué, bougez votre cul pour rattraper le XXIe siècle et attachez-vous à développer votre pays comme les Européens, les Asiatiques et d’autres surent le faire avec les leurs !


5 novembre 2006

Tip (Sénégal), 8h50.

Florimon-Louis de Kerloar fait son show !
Représentation exclusive tous les jours en brousse du Sénégal.
Ouvert à tous !

Qu’avons-nous de si mystérieux ? Nous pétrifions les assemblées que nous traversons sur notre chemin. Quand ce ne sont des bouches béantes, ce sont des yeux stupéfaits, rarement le salut pour voyageur. Dans certains villages, le Blanc est une légende ancienne, synonyme de conquêtes, de richesses profuses, héritier d’une civilisation lointaine que nul ne connaît vraiment. Dans l’absolu, nous sommes l’attraction du moment : l’enfant sort pour rire et s’étonner, la femme sourit de ses dents tachées, l’homme parfois nous aborde sans conviction. Dans ces contrées reculées, la langue du Toubab est très peu employée sauf quelques expressions universelles : « Bonjour ! », « Bonsoir ! », « Donne-moi l’argent ! » Ne nous leurrons pas, le Blanc est avant tout un animal à plumer.
Il y a deux nuits, nous arrivions par le goudron au village de Touba Petegnelorsqu’un pêcheur de Mbour, Pape Low, nous interpella. Il proposa de nous payer le taxi-brousse jusques à Touba ; nous acceptâmes, le soleil se couchait. Finalement, aucune voiture ne s’arrêta et nous passâmes la nuit au village. Le lendemain matin, nous étions dans la capitale du mouridisme dont les portes monumentales semblent avoir été sponsorisées par Total. Pour l’anecdote, il est interdit de fumer dans cette cité sainte porteuse du message de Cheikh Amadou Bamba – sans doute une close dans le contrat avec le groupe pétrolier français… Pape Low voulait absolument que nous venions avec lui à Mbour mais nous sentions mieux la route intérieure, seul. Un peu déçu, il retarda notre départ en nous baladant de Touba à Mbacké, sa jumelle, chez ses amis à qui il raconta notre histoire pour leur demander s’ils pouvaient nous aider avec un peu d’argent. Nous n’étions pas censé comprendre mais, peu dupe, la chose nous fut flagrante. Naturellement, nous ne vîmes pas la couleur d’un seul billet récolté. Vers 15 heures, nous en avions assez vu.

Nous . Je pars maintenant.
Pape Low . Viens avec moi à Mbour !
Nous . Non.
Pape Low . Alors donne-moi une bague en souvenir !
Nous, de rire . Tu t’en achèteras une avec le fric que tu t’es fait sur mon dos aujourd’hui. Allez, bye !

Nous partîmes sans attendre de réponse, comme toujours, continuâmes à marcher jusques au soir et établîmes notre modeste campement sous un arbre, derrière une bûche : le garage du village de Tip Samba. La lune pleine à l’horizon nous endormait, des songes nous couronnaient déjà quand deux hommes nous les ôtèrent. Ils trouvaient anormale notre condition et un quart d’heure plus tard, nous étions invité dans le village, entouré d’une famille médusée qui nous offrit l’hospitalité, généreuse si au matin chaque membre ne s’était pas présenté à nous dans la case avec l’espoir de nous dépouiller d’un stylo, de vêtements ou de notre bouteille d’eau ; tentatives pathétiques. Nous ne concédâmes qu’un Bic au jeune Essa que sa mère voulait nous donner (sans exagération, nous sommes très sérieux).

Notre pensée profonde . Eh ! chérie, si t’as pas les moyens d’élever tes gosses au point de vouloir les brader contre un bidon en plastique au premier Toubab venu, ARRÊTE D’EN FAIRE AUTANT, bordel, et dis à ton branleur de mari d’aller se taper une chèvre !

Nous vivons vraiment dans un monde de tarés !


7 novembre 2006

Panel (Sénégal), 15h20.

Jour de repos dans un paisible village ; nous en avions besoin, nos pieds étaient fatigués de nous porter sur une paire de tongs brésiliennes usées. Depuis deux nuits, à Colobane, Mbaret ici, nous tombons sur des villageois dénués de tout intérêt pécuniaire. Aujourd’hui, nous pûmes même parler librement politique et hypocrisie religieuse – deux sujets fétiches, avouons-le – avec Mansour Diouf, penseur autodidacte et atypique en cette contrée, qui nous héberge avec sympathie. À propos de la famille Wade (le père président et le fils affairiste corrompu baigné dans les pots-de-vin), d’Idrissa Seck (ex premier ministre et potentiel futur président du Sénégal), d’Abdou Diouf (ex président du Sénégal et actuel Secrétaire sénéral de l’Organisation internationale de la francophonie) ou des descendants du grand marabout, la conscience populaire est la même : « On sait qu’ils sont tous pourris mais on peut rien faire ! » En fait, Fidèle, le principal problème de l’Afrique de l’Ouest, c’est l’Ouest-africain. Cette affirmation peut être naturellement étendue à l’humanité, son principal problème étant l’Homme lui-même… Ce serait tragique si nous ne nous sentions pas si peu concerné par l’avenir de la masse car pour être franc, nous n’allons rien révolutionner, et dans les faits et dans l’esprit ; qu’ils se laissent donc mourir, ces pauvres ! Oh, ça va, hein ! Fous-nous la paix avec ton humanisme ridicule ! L’Ouest-africain est pauvre parce qu’il le veut bien. Sa région est mille fois plus riche que l’Europe en ressources naturelles qu’il brade par facilité comme la femme de Tip Samba voulait nous brader l’un de ses jeunes fils. Un professeur de l’école nous dit que l’Ouest-africain était victime de son ignorance mais nous connaissons l’ignorance pour l’avoir perdue et pensons surtout qu’il ne veut rien savoir et qu’il se fout de son sort, lequel de toute manière il remet ici, par facilité, entre les mains d’Allah et de son prophète : « On est pauvre, on n’aime pas ça mais on fera rien pour changer. » Qu’à cela ne tienne, qu’ils s’étouffent dans leur merde !


9 novembre 2006

Tambacounda (Sénégal), 00h49.

Contre toute attente, nous fîmes un bon d’environ deux-cents kilomètres grâce à l’intervention quasi providentielle d’un vieux camion malien à l’orée de Kaffrine. Vers 23h30, nous étions à Tambacounda, cité que nous imaginions mystique par le nom ; hélas ! Nous nous demandons si un jour nous trouverons la réponse à l’une de nos grandes interrogations : ce monde a-t-il jamais été enchanté… ? Nous fûmes accueilli par trois cochons roses errant dans les rues, les premiers depuis bien longtemps. Saliou, vendeur dans une boulangerie, proposa de nous héberger pour la nuit. Le pain est encore chaud à cette heure et embaume le petit salon où nous sommes étendu. La route fut longue et cratérisée. Pour la refaire, de Kaolack à Tambacounda, le chauffeur du vieux camion malien nous confia que tous attendent de la France qu’elle finance… Nous sommes malade d’entendre ces conneries (cela et trop de piment dans la bouffe). Demain, nous découvrirons cette cité sous une autre lumière.


10 novembre 2006

Forêt de Kothiary (Sénégal), 16h12.

Une pluie de cendres, c’est la brousse au loin qui brûle. L’automne est tellement différent ici, nous ne le reconnaissons pas. Certaines couleurs, les quelques arbres qui se dépouillent pourraient nous rappeler nos promenades dans le massif de la Sainte-Victoire en Provence mais rien n’y fait ; nous savons que nous sommes paumé au milieu du Sénégal et que marcher dans cette nature qui n’a plus rien de sauvage ne nous apportera que la satisfaction de mouler nos cuisses et faire fondre notre cul. Il fait chaud, très chaud ! Si physiquement nous pûmes nous restaurer la nuit dernière au village de Botou, nous ne trouvons plus moralement le courage d’avancer. Telle n’est pas notre ambition de laisser à la postérité la bibliothèque des carnets d’un vagabond solitaire qui parcourt les chemins du monde à la découverte des peuples pour conclure ainsi : « Ils sont cons ces humains, qu’ils crèvent tous en faisant grand bruit ! » Non ! Notre quête est bien plus noble. Mais alors, Diable !, que faisons-nous ici ? La route du Mali est une ligne sombre, sèche, trop fréquentée par de polluants transporteurs. Nous n’osons pas nous aventurer sur une autre piste ; qu’y trouverions-nous de toute manière ? Certainement rien de plus là qu’ailleurs… Dans ces moments de doute, nous nous enfermons dans notre solitude et n’autorisons personne à nous aborder. À « Bonjour, Toubab ! », nous répondons « Bonjour… » par politesse, et continuons en pensée : « …, Bamboula ! » Après tout, pourquoi devrions-nous supporter le sobriquet de Toubab ici ou Farang en Thaïlande ? De quel droit peuvent-ils revendiquer le respect de la différence chez nous quand chez eux ils imposent une telle séparation agaçante, pour nous insultante ? Quelle importance… Continuons notre chemin et n’y pensons pas.


12 novembre 2006

Un taxi-brousse entre Semme et Ourossogui (Sénégal), 9h08.

Plus nous marchons et rencontrons du monde, plus nous sommes persuadé que l’Afrique de l’Ouest est un bordel sans nom que personne ne veut voir changer, ni les autorités corrompues, ni les habitants passifs, ni la maquerelle France ! Nous entendons beaucoup de récits sur la politique et l’histoire même de cette région, notamment tout dernièrement les anecdotes d’Alain et Rose-Marie, un couple charentais qui parcoure l’Afrique depuis une trentaine d’années dans un 4x4 Mercedes équipé. Tous deux semblent être un puits de connaissances sur ce continent et nous eûmes la chance de les accompagner jusques à Khidira, la ville-frontière avec le Mali. Nous aimerions les lire un jour car ce n’est pas à nous de les conter mais dans les grandes lignes, toujours le constat de cette conscience populaire profondément endormie qui laisse le champ libre à toutes les corruptions. Mieux, les grands voleurs ici sont applaudis, loués, pris en exemple. Pour reprendre les mots d’Alain : « Ils n’ont RIEN compris ! »


18 novembre 2006

Carrières de Bandia (Sénégal), 11h46.

Ne nous demande évidemment pas ce que nous foutons ici, Fidèle, nous n’en avons aucune idée. Confiant en notre destinée, nous vivons ce que nous devons vivre. Certes, au milieu de ce chantier, dans le bureau du chef d’exploitation, la raison nous échappe mais à notre stade, plus rien ne nous étonne. Nous résidons depuis lundi soir dans une maison de (Mbour, sur la Petite Côte. Nous n’y faisons rien, attendons un signe et nos déplacements se limitent en ce moment entre RTS1, S2 et la RDV, nouvelle chaîne privée. C’est te dire si nous avançons…


19 novembre 2006

Mbour (Sénégal), 11h56.

Il y a une heure, notre mère nous annonçait par téléphone d’une voix faible la mort de notre grand-mère. Quelques minutes plus tard, nous rencontrions ici celle de Bécaye, le gars qui nous loge. Qui sommes-nous pour défier ainsi toute coïncidence, chaque instant de notre existence nous promettant tel enseignement ? C’est le signe que nous attendions hier ; il fait mal ! Notre mère en pleurs, notre beau-père désormais orphelin, nous si loin d’eux depuis si longtemps. Rien n’est moins facile à supporter. Notre choix (qui n’en est pas vraiment un) pèse aujourd’hui sur notre conscience. À moins d’un coup du sort donc, nous n’assisterons pas à ses obsèques, mercredi, mais nous partirons. Par correction, nous en parlerons à Bécaye mais pas à sa famille qui ne ferait que nous plaindre, le genre de trucs qui ne servent à rien sinon à respecter la convenance. Un énième départ pour un exilé, en quête, qui ne rentrera en Provence que par souci de renouveau.


23 novembre 2006

Mbodiène (Sénégal), 14h23.

Le thé chauffe sur le charbon, l’attente est longue, on nous servira trois verres comme nous en avons l’habitude. Cette fois pourtant, il sera catholique.
En arrivant à Nianinghier matin vers 10 heures, nous allumâmes une bougie à l’église des Frères du Sacré-Cœur en mémoire de notre grand-mère défunte – nous ne pouvions faire plus. Au soir, nous voulions passer la nuit sur la plage de Mbodiène mais Isidore, un jeune du village, insista pour nous accueillir chez lui. Comment refuser ? Il était sincère et nous avions le moral dans les chausses. Tel que nous prévint le frère de l’église de Nianing qui nous sembla, couché dans son drap blanc, plus proche de la peu farouche bergère que du viril et pieu berger : bienvenue à Pédéville ! Nous pûmes effectivement vérifier à maintes reprises que la Petite Côte est un repère… Il sera intéressant dans les jours prochains de revisiter sans illusion les mœurs de cette communauté, en théorie différentes des autres qui firent notre quotidien ces dix derniers mois.


25 novembre 2006

Mbodiène (Sénégal), 23h17.

Le bar est ce que l’homme inventa de mieux pour se décrédibiliser ; nous en fréquentâmes suffisamment pour le parfaitement savoir ! Ici comme partout ailleurs donc, rien n’est moins vrai. Isidore nous invite, nous acceptons avec plaisir. D’autres nous offrent une Gazelle, nous sourions avec cynisme. Sachez que si notre ami le fait par sincérité, eux attendent un retour. Ils peuvent toujours rêver pour que nous leur payions quoi que ce soit ! On parle de foot à cette table, du boulot à cette autre. Isidore et nous-même participons et commentons en confidence. Seule la couleur de peau, simple tendance géographique, diffère ; nous ne trouverons rien ici. Alors ce soir noyons-nous notre exception dans la bière et demain célébrerons-nous le Christ-Roi pour la seconde fois depuis notre départ. « Ainsi va la vie ! », tente de nous articuler un mec entre deux bouteilles.


27 novembre 2006

Mbodiène-plage (Sénégal), 11h53.

La coupe était belle, Joseph Ndong (ministre des Postes, Télécommunications & NTIC), vêtu de son t-shirt jaune le plus criant, était venu pour la remettre, les penalty allaient départager les deux équipes, les supporters étaient exaltés (même nous !) quand le commentateur annonça qu’il fallait arrêter le match. En effet, la nuit tombait et personne n’avait prévu la lumière en cas de prolongations… Hier soir, nous étions dans la tribune d’honneur du stade omnisports de Joal-Fadiouth, quelques marches au-dessus du ministre. La nuit avait été courte, la journée bien remplie mais nous étions enthousiaste à l’idée d’assister à la finale d’une compétition de football, enthousiaste d’entendre le commentateur louer une douzaine de fois les trente-deux années de compagnonnage entre le ministre et le président-maître Abdulaye Wade, enthousiaste de voir des joueurs fair-play simuler une déchirure au moindre accrochage, enthousiaste enfin de suivre ce jeu au son des djembés, des chants en langue sérère, une canette de Fanta offerte par le ministre à la main ! Franchement, ce fut un bon moment. Nous ne connaîtrons jamais l’heureux vainqueur de cette compétition capitale pour beaucoup de jeunes ici mais au moins maintenant savons-nous pour qui voter en février 2007 ; qu’ils sont forts, ces politiciens !


28 novembre 2006

Mbodiène (Sénégal), 15h13.

Cumba, la grand-mère d’Isidore, chantonne dans la cour. Les coqs du village, moins justes, tentent de l’accompagner. Nous devrions chercher un taff dans l’une des auberges toubab sur la plage mais nous préférons glander lamentablement sur le lit. Louis en a assez vu, il veut rentrer en Provence désormais ! Décembre, c’est notre frère qui se pacse (famille d’homos), ce sont les olivades, c’est le Noël des petits. Chaque jour, nous pensons à eux, à nos ami-e-s laissé-e-s. Pourquoi, Diable !, n’atteignons-nous pas le but de cette quête ? Le lieu n’est pas particulièrement idéal mais il y a autre chose. Si nous n’avançons pas, c’est qu’il manque un élément important au déroulement de notre évolution. Nous sommes fatigué de tâtonner l’esprit voilé et ne pourrons guère tenir plus longtemps.


29 novembre 2006

L’esclave d’aujourd’hui

Il s’appelle Ibrahim, tout le monde au village dit : Ibou. Il est content car il a trouvé un travail pour la semaine ; il va mouler des briques rouges. François, que tout le monde appelle François, est content car il a trouvé un Négro qui va mouler les briques rouges de sa prochaine dépendance pour l’équivalent d’un club-sandwich et d’un jus d’orange dans un bar-lounge aixois : treize-mille francs CFA. Il est l’ancien directeur d’une grande société, a de l’argent et pourrait payer plus mais si ce n’est pas Ibou, un autre villageois acceptera, peut-être pour moins. Il se persuade donc qu’il ne fait que répondre à la demande et comme personne ne demande plus… Il ne payera pas non plus le repas de midi. Ibou n’aura qu’à se débrouiller – sept heures de travail de force par jour ne méritent pas une assiette de riz. Officiellement, l’esclavage n’existe plus dans cette région mais officieusement, les armes ont été remplacées par l’argent ! Bien entendu, le soir après le repas, la famille d’Ibou en parlera, gentiment, avec le sourire toujours, mais jamais personne n’ira se plaindre à François qui de son côté se fend la poire, une bouteille de vin à vingt-mille sur la table, entouré de ses amis blancs installés comme lui sur la plage depuis des générations. Les choses ne changeront pas car Ibou et les siens ont peur de la mort, ne s’organiseront pas en comité de village par exemple pour améliorer leur quotidien, imposer leurs droits mais vivent dans l’acceptation comme leurs ancêtres ; car François ne croit plus en l’Enfer, que son argent le protège des Hommes et que ceux qu’il exploite sont si dociles qu’il commence même de croire au paradis terrestre. Applique cela à ton quartier, Fidèle, à ta ville, ton pays, ta planète et tu obtiendras le monde d’aujourd’hui : une vaste merde que des mouches sucent avec délectation ! Qui est responsable ? Celui qui exploite ou celui qui se laisse exploiter ?

Réveille ta conscience !
Bats-toi !


3 décembre 2006

Joal-Fadiouth (Sénégal), 3h22.

La nuit des 125 ans de l’église Saint-François-Xavier s’annonçait bien. Sur le pont du cimetière de l’Île aux coquillages, des centaines de gens s’accumulaient pour assister au spectacle aquatique. « Applaudit, Fadiouth ! », ne cessions-nous de scander du haut de la rambarde, « Applaudit ! C’est la fête ce soir ! », mais si peu suivirent. On nous conduisit ensuite à cette soirée pourrie au collège catholique. Nous suggérâmes le Finio, un restau-bar nettement plus branché pour le même prix, mille francs CFA, mais si peu suivirent là encore, préférant ce bordel organisé sur un stade de basket-ball miteux, en plein air, sans sanitaires, sans bar digne de ce nom, un petit rassemblement de jeunes à la culture faible, Rap, R&B, Mballax que nous supportâmes moyennement ; un plan foireux. Le Mistral en période de vacances scolaires ne ferait meilleur effet… La lune presque pleine fait la gueule, quel gâchis de l’honorer ainsi !


4 décembre 2006

Mbodiène-plage (Sénégal), 17h46.

Que dire de plus sur notre situation actuelle sinon que l’Afrique nous saoule au point que, sérieusement cette fois-ci, nous sommes disposé à renoncer à un milliard d’euros dans une banque andorrane pour deux ou trois millions dans une autre monégasque. Si cela n’est pas un remarquable sacrifice, nous ne savons plus quoi faire ! Évidemment, ce triste minimum se servirait qu’à nous tirer de la galère (certes volontaire) que nous traversons depuis quatorze mois, ne serait que provisoire et nous permettrait de poursuivre notre quête sur un chemin plus éclairé. Pensons au présent ! Nous DEVONS rentrer, nous réinstaller en Provence, fonder ce qui sera le point de départ et de retour de chacune de nos futures expéditions, l’élément important dont nous parlions ailleurs : un foyer. Il y a quelque temps de cela, nous-même aurions été choqué par de tels écrits mais les choses évoluent, nous les comprenons à notre rythme et aujourd’hui, enfin, la résolution guide notre plume.


12 décembre 2006

Saly (Sénégal), 4h39.

Marre de Pédéville, marre de devoir prostituer notre pensée profonde au mieux, au pire notre cul ! Franchement, avoir quitté les follasses à multiples problèmes de salopes surexcitées françaises pour nous retrouver dans la maison d’Olivier, une autre sénégalaise, ne vaut pas le coup ! Mais qu’avons-nous fait au Seigneur, ce con ? Nous revenons du King Karaoké, une discothèque passable au village des touristes. Marre aussi de ces vieux dansant sur Boney M ! Nous sommes peut-être de ceux qui s’emmerdent sur de l’Electro mais au moins le faisons-nous bien. On nous propose un taff de vendeur dans une boutique d’art africain et un logement jusques au 23 décembre. Nous devrions refuser car nous savons déjà où cela va mener mais nous sommes dans… le besoin. Et merde, putain ! Nous ne sommes pas fait pour cela : demander, bosser pour, dépendre de, l’hypocrisie, les concessions. Nous valons plus que ces débiles ; incomparable. Nous sommes né pour vivre retiré, seul, tranquille et nous suffire de quelques apparitions. Que ne supportons-nous pas pour cette seule lacune : l’argent !


16 décembre 2006

Peulgha (Sénégal), 12h06.

Et c’est reparti ! Nous ne pouvions squatter plus longtemps chez Isidore et sa famille, nous commencions à nous sentir gêné. Nos interminables journées sur la plage de sable blanc déserte à bronzer sous un chaud soleil d’hiver devant un Atlantique bleu horizon nous bouffait ; sans commentaire. Alors, après des « Aurevoir ! » que nous détestons toujours autant pour délit de mythomanie potentielle, nous continuâmes notre chemin. Destination : Dakar. Notre frère veut nous payer le billet retour pour passer Noël en famille au château mais à quoi bon ?! Que ferions-nous après ? Trouver un taff et rentrer dans le rang comme l’un de ces putain de moutons qu’on s’apprête à égorger ici pour la Tabaski ? Hors de question ! Nous marcherons jusques à trouver un minimum – deux millions d’euros – pour nous installer en Provence ou nous crèverons dans la pauvreté en essayant.

Nous-même . Oui, Louis, résistez à la tentation facile ; la célébrité post-mortem vous attend !

Ne perdons pas espoir ! Il nous reste une chance : une guerre sidérale… Sûr que nous trouverions notre place entre le vendeur de renseignements et le call-boy pour envahisseurs mégalos.

Nous-même . Arrêtez de délirer, Louis, vous sombrez dans la folie !

Oui ! Et comme le soulignait notre bon ami Jack Sparrow en parlant du génie et la folie : « It’s remarkable how often those two traits coincide. »*


31 décembre 2006

Dakar (Sénégal), 3h12.

Souvent nous ne savons si nous devons regarder ces visions qui défilent dans notre esprit, si continuer vaut le coup, si tout stopper sèchement n’est en fin de compte pas préférable ; cette incertitude est une véritable souffrance, elle nous bouffe. Lorsqu’en plus nous tombons sur de lâches hypocrites, rien ne va plus ! Bécaye nous avait invité cher lui, demandé de rester fêter la Tabaski, rencontrer sa femme et sa fille, avec un sourire que nous croyions sincère. Tromperie ; les Hommes ne sont que des merdes ! Ce matin, nous attendions devant la porte du cybercafé où nous passions nos journées, ne rentrant que vers 21 heures. Nous dormions même sur le toit-terrasse pour déranger le moins possible puis par choix, les étoiles, muses nocturnes, faisant meilleures compagnes que les mortels. Sais-tu ce qu’il osa faire, Fidèle ? Nous envoyer ses femmes avec notre sac à dos laissé dans la chambre. Le message était clair, certes, mais il y avait mieux pour le transmettre. Blasphème ; les musulmans ne sont que des… Évitons-nous le djihad, tu as compris de toute manière. Aucune parole, aucune face, seulement le masque datant d’une civilisation fourbe et malhonnête. Nous reprîmes donc la route vers la capitale, sans but toujours. Nous fêtâmes cette désillusion dans une taverne sur le port autonome. De la musique cubaine en fond, quelques marins attablés à-côté de nous, peut-être n’est-ce pas le meilleur endroit au monde mais il suffit à nous oublier. Le perron du consulat général du Liberia nous accueille cette nuit ; profitons de ce privilège !


1er janvier 2007

Dakar (Sénégal), 22h22.

Pourquoi faut-il que nous nous retrouvions toujours dans un bar pour écrire ? Parce qu’il faut nécessairement pouvoir nous retrouver quelque part ! Cette sentence tombée mille fois est très révélatrice de notre condition : nous sommes un être désillusionné – cela t’es clair, Fidèle, depuis le temps ! – mais avant tout un être qui aime se perdre. Deux nuits que nous n’avons pas fermé l’œil ; nous commençons à halluciner. Paranoïaque de nature, nous nous sentons traqué. Désormais, le manque de sommeil comme psychotrope surpuissant exploite notre imagination ; la sensation est magnifique, exclusive, charnelle. Alors que nous passons nos journées devant un écran bien vieux, nos nuits déambulent dans la capitale au gré de leurs envies. Il nous reste suffisamment de fric pour survivre à deux ou trois d’entre elles. Alors devrons-nous migrer, encore, pour nous ne savons où, jamais. La Casamance rebelle attire nos yeux d’or mais son éloignement nous persuade de pérenniser ici. Ô cieux, si nous avions la chance, l’honneur, le pouvoir de nous réaliser, que ne ferions-nous pas pour nous dépasser, nous déjà si hautement perché ! Personne, PERSONNE, ne croit en notre réussite ; ils mériteraient une baffe, non pour ne pas nous encourager à continuer sur ce chemin chaotique mais pour nous pousser à la justification. Nous sommes convaincu de notre supériorité sur ce monde ! Un jour, il s’en rendra compte mais il sera trop tard pour venir s’abaisser devant notre autel.


10 janvier 2007

Dakar (Sénégal), 17h55.

À l’auberge Ker Maï, où nous étendons notre cul le soir venu, nous prenons le temps d’étudier presque sérieusement les choix, très peu nombreux, qui se proposent à nous pour notre trop proche avenir. Ces derniers jours, belle villa des Almadies (extrême pointe occidentale de l’Afrique, quartier des riches, parfois puissants), restaurants chics, confort et nobles conversations firent notre quotidien. Mylène remixe à l’instant le désenchantement et elle, plus que quiconque, sait nous rendre nostalgique ; divine, tel est son pouvoir ! Que nous réservent donc nos vents désormais ? Non ! La véritable question est : qu’avons-nous encore à découvrir ? Ne savons-nous pas déjà parfaitement ce que nous voulons, ce dont nous avons besoin ? Ne nous sommes-nous pas encore suffisamment approché des cieux pour le clairement voir et toucher ? Bon… OK ! Cela fait plus qu’une simple question mais, merde, c’en est assez de la galère, de ce jeu d’enfant ! Nous nous sentons prêt et plus que jamais nous ne voulons plus fouiller ce monde à la recherche de ce qui n’est, finalement, qu’un morceau de destinée que mille hommes, mille et mille autres encore, n’auraient aucun mal à nous céder. Ce soir, la Flag n’est pas assez forte pour nous permettre l’évasion. Quant à la blanche Davidoff, elle nous regarde, nous-raté, avec l’œil narquois de celle qui a réussi. Nous trouverons le courage et la force de lui prouver notre valeur mais pour l’instant, c’est mélancolique que nous partons dîner à La Fourchette.


17 janvier 2007

Quelques kilomètres avant Rufisque (Sénégal), 20h17.

Un bar. Il n’est pas simple de tout abandonner. Nous dûmes le faire des dizaines de fois au cours de nos voyages, souvent à grand regret. La conséquence est vagabonde… Passer dans la vie des gens sans nous y arrêter n’est pas simple non plus. Tel est notre quotidien ! Se laisser porter par nos vents, si augustes soient-ils, n’est pas simple enfin. C’est épuisant et, comme nous le craignons, vain. Quand nous y pensons, peu de choses portent leurs promesses dans ce monde sans nous trahir cruellement. L’espoir devient désespoir ; l’illusion, désillusion ; l’importance, sans intérêt ; la valeur de la pensée et des actes accomplis, mercantile ; le souffle de vie, une triste fumisterie. Nous sommes être résigné sur lequel l’acharnement est un boulet traînant dont nous, seul, pouvons entendre la mélodie sarcastique. Dans ce contexte, nous hésitons à continuer notre traversée africaine. Au nord : la Mauritanie, le Maroc, l’Europe. Pas encore ! Au sud : la Gambie, les deux Guinées. Non plus ! L’ouest nous est hélas infranchissable. Quant à l’est, la première tentative fut un échec brûlant. C’est chiant en définitive de vivre ainsi ! Nous ne sommes pas capricieux mais un raz-le-bol certain tient notre plume depuis quelques semaines. Nous avançons de pause en pause, trêves illusoires et moralement destructrices. Notre porte de sortie déjà citée ne se présente pas à nous et, visiblement, chercher à aller vers elle nous perd dans un dédale sans fil salvateur. Nous perdons patience.


19 janvier 2007

Saint-Louis (Sénégal), 9h09.

Nous sommes, à l’auberge de jeunesse, entouré d’Anglo-saxons, une vraie plaie, des touristes ! À table, pour le petit-déjeuner collectif, ça parlait allemand, le jeune Étasunien semblait perdu devant son café au lait, la scène ne nous intéressait pas, nous montâmes fumer une clope et boire un Fanta. Il nous reste trois jours avant l’expiration de notre visa ; déjà trois mois ! Nous finirons clandestin, tant pis, cela ou autre chose… Le lit est payé jusques à dimanche matin. Hélas ne pouvons-nous pas le rentabiliser puisque nous partageons la chambre avec le jeune Étasunien, qui à l’instant remonte lui aussi, et un universitaire belge. Dimanche nous irons donc nous planquer dans la savane haute, à l’est. Si l’occasion se présente, nous franchirons la frontière avec le Mali et de là, nous verrons comme d’habitude. Rien ne nous attire ici, c’est notre grand problème. L’Afrique… Jamais nous n’y remettrons les pattes sans l’argent et le confort qui nous va si bien !


22 janvier 2007

Saint-Louis (Sénégal), 22h11.

Nous pérenniserons dans le trou du cul du patrimoine mondial de l’UNESCO quelque temps encore, ce qui en fin de compte n’est pas plus mal. La route de l’est ne nous retentait guère et l’on nous proposa asile ici. Il était suicidaire de refuser telle invitation, nous l’acceptâmes de bon cœur. La communauté franco-belge, plus intime à Saint-Louis qu’à Dakar, nous convient assez. Certes, il est rapide d’en faire le tour et notre esprit libertin papillonnant se lassera probablement après quelques excès mais ne soyons pas trop exigeant car notre constellation protectrice a déjà bien assez de travail comme cela. Selon un ami, récent, nous nous posons aujourd’hui comme Marguerite Duras le signa en son temps. Espérons donc continuer dans cette voie…


28 janvier 2007

Langue de Barbarie (Sénégal), 16h08.

Le Campement porte bien son nom. Franco-française dans l’ensemble, la communauté qui s’y retrouve tous les dimanches nous apparaît moins agressive que les débordementaux des terres. Nous nous sentons libre ici, n’avons rien à masquer. Personne ne joue de rôle, tout le monde se connaît, s’apprécie en grande ligne. L’horizon double, océanique ou fluvial, offre une certaine transparence que nous avions finie par oublier. L’aspect n’est pas colonial, pas tant que cela, car nous plus que quiconque pouvons comprendre que se retrouver chez soi, au milieu d’un pays faux, corrompu et désorganisé, apporte une certaine douceur, un répit dans une vie très contraignante, oubliée de beaucoup. Saint-Louis nous marque par la nonchalance de ses beaux rivages si peu apprivoisés. Notre hôte nous permet ces moments d’évasion ; nous lui devons tant ! Nous dînâmes en sa bonne compagnie il y a quelques jours au Ranch de Bango et, comme ici, nous pûmes apprécier l’absence de médiocrité. C’est construit, civilisé, éduqué, respectable, propre ; ce sont pour nous autant de repères précieux mais lointains, déjà. Voguer de galère en galère ne vaut rien. La vie ne doit pas se gagner à la sueur de pas incertains, de défis quasi suicidaires. Ne nous la donne-t-on pas d’ailleurs ? N’est-ce pas pour l’apprécier ? Ce on ne nous la retirera-t-il pas, invariablement, quelle que soit notre condition, privilégiée ou misérable ? Ne nous blâme jamais, Fidèle, de jouer avec la vie ! Ne condamne jamais notre paresse, elle si belle, si noble ! Ne jalouse jamais, enfin, cette peau que nous tannons sans scrupule, bercé dans un hamac sous le soleil africain ! Oui, nous consumons notre jeunesse, ô combien désirable ; peux-tu en écrire autant ? Qu’il en soit ainsi, toujours !


15 février 2007

L’initiateur de Chaos

Dans notre tête, des cailloux se percutent. Ils sont les restes d’une époque lointaine, où l’Homme n’était qu’un primate, notre chère Méditerranée blanche de sel, l’existence moins barbare qu’aujourd’hui, une époque de Chaos magnifique que les civilisations animales domptaient entre vie et mort, mélangées, sœurs saphiques. Dans notre tête humaine débordent des idées noires de sang, le sang de mille et mille êtres sacrifiés par nos insatisfactions successives. Il nous faut oublier, boire et fumer, nous perdre dans l’asphalte ou la molécule ou l’abandon ; la détresse non ! Ce monde que nous ne maîtrisons pas mais dont nous connaissons la destinée se meurt. Les bonnes volontés sont trahies, nous sommes trahi, trahi par l’humanité. L’humanité, gâtée par son histoire ; l’humanité, à qui l’on prête gloire, honneur et civilisation ; l’humanité, maîtresse du monde et de son avenir. Foutaise, injure ! L’humanité n’est rien sinon un troupeau de parvenus enragés suspendu à l’échelle de la pire décadence par les crochets de sa cupidité. Il suffit ! Ne lui reconnaissons pas les mérites qu’elle usurpe. Le monde change, une ancienne force se réveille, l’avenir n’est plus entre ses mains. N’est question d’aucun conte, d’aucune prédiction. Condamnation : l’humanité a prouvé qu’elle n’était qu’à la hauteur de faire de tragiques erreurs qu’elle masque de découvertes techniques, poudre aux yeux destinée à satisfaire son orgueil de dominante. Nous ne voulons pas d’un monde construit sur ses valeurs violées, ses défaillances primitives, d’un monde corrompu, crasseux et nauséabond. Voyager avec l’œil cynique d’un anthropologue blasé est pour le moins atypique. Depuis cinq ans et demi, après quatre continents, nous, misanthrope très supérieurement perché sur notre mont, sommes las de l’humanité. En tout lieu, sa présence pourrit notre environnement. Partager ? Ouvrir son cœur ? Pardonner ? Espérer ? Est-ce là tout ce que l’humanité nous propose pour cacher la réalité merdique de son monde ? Si oui, ce soir, nous n’aspirons qu’au confort provençal dans un absolu égoïsme. Prochainement, fais donc place, impuissant Fidèle, au revenant initiateur de Chaos !



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