Florimon-Louis de Kerloar

Noir & Blanc

VIII - 8


Droits d'auteur ©
Tous nos textes, Fidèle, sont déposés à la Société des gens de lettres, Paris. Sois gentil, tu t’en inspires dans la vie si tu veux mais sur papier ou à l’écran, cherche ta muse ailleurs. Bonne lecture !


25 avril 2008

Rimont (Bourgogne, France), 18h11.

Plus bas dans la vallée, à quelques deux-cents mètres, une grosse dizaine de vaches couleur de crème paît en silence. Dans ce hameau consacré par les frères de Saint-Jean avec qui nous vivons depuis sept mois, c’est bien le silence, lui seul, qui trône. La verte Bourgogne, en cette belle journée d’avril, se révèle prédicatrice de la nature et c’est en son sein que nous décidons de reprendre la rédaction de notre carnet. Nous partagerons nos névroses avec celles des frères jusques au 19 mai, date à laquelle nous embarquerons pour la Corse, son azur et son soleil bourgeois. Tu dois te demander, Fidèle, où nous étions passé depuis que nous achevâmes Tintin le 30 août 2007 sur le port de Saint-Nazaire. Et bien nous continuâmes à piétiner notre destin jusques à La Chaise-Dieu, en Auvergne, où nous trouvâmes, un après-midi de septembre, des frères de la communauté susnommée qui nous accueillirent dans leur prieuré. Nous comptions y seulement passer une nuit ou deux, à notre habitude, mais trouvâmes un chantier pour nous occuper. Par ailleurs, nous pûmes munir notre réflexion d’une expérience inédite. La vie monastique, propice à méditation, nous offrit en effet un repos mérité après six années de tribulations désordonnées, épuisantes moralement mais ô combien formatrices. Nous n’avions qu’à respecter ces personnes qui ne pensent pas comme nous. Leur philosophie catholique, bien qu’un peu mièvre selon nous, ne dérangea en rien notre analyse sociétaire. Les Hommes sont des êtres spirituels et là n’est pas notre rôle de les attirer à notre mode de pensée. En revanche, érigée en religion, une philosophie devient dangereuse et nous ne nous fîmes pas prier pour leur exprimer nos impressions, nos vécus et, mieux encore, nos sentiments fort négatifs à l’égard de toute religion monothéiste, pouvoir ingérable, malsain ; un pouvoir de trop. Nous vîmes donc le pire et le meilleur en sept mois. Inutile d’en débattre, tu sais déjà, Fidèle, le peu de crédit que nous accordons à l’humanité. Ainsi fûmes-nous plus ou moins accepté tel que nous étions (jamais complètement) : gay, indépendant spirituellement et tant d’autres choses. Tout Homme a un rôle à jouer dans ce monde, au niveau personnel comme au niveau universel. Rejoindre un quelconque dieu dans sa gloire n’a aucun sens ; l’Homme dès lors se trompe-t-il de chemin. Nous le pensons profondément mais ne pouvons l’assujettir à un quelconque universalisme. Voilà la seule, et non des moindres, critique que nous nous permîmes de leur exposer, eux qui prônent une vérité qui ne peut être avec un grand V car, objectivement, elle n’est pas la seule. La seule universalité que nous reconnaissons est celle de l’esprit : tout Homme en a un. Maintenant, de là à y fixer une source et un absolu… L’idée même d’absolu est une terrible incohérence ; nous serions sûr de pouvoir l’atteindre qu’il ne serait plus un absolu. Les Chrétiens sont des êtres convaincus (des parvenus, pensons-nous). Nous, un rêveur. Un Homme convaincu est aussi dangereux qu’un Homme qui rêve, à cela près qu’un Homme qui rêve est en mouvement, nuance incompréhensible à leurs yeux. Nous devons avouer qu’ils prennent pour le moment nos objections plutôt bien, tout en nous considérant comme un gosse qui a encore beaucoup à apprendre. Désolé, ne réussîmes-nous finalement qu’à prouver que les Hommes pouvaient tous vivre ensemble sous l’égide d’une seule valeur, le respect ? Non ! Il doit y avoir quelque chose de caché, nécessairement…


20 mai 2008

Corbara (Corse, France), 11h10.

Il flotte sur l’île de beauté alors que la cloche du couvent Saint-Dominique sonne la messe journalière. Après vingt-six heures de voyage, hier et cette nuit, nous y arrivâmes, accompagné de Jean-Theotokos et Jean-d’Ephèse, deux frères de Saint-Jean, exténué. Une fois à quai, sur Bastia, nous décidâmes d’aller déjeuner avant de joindre le couvent. Nous choisîmes l’Apunto, petite pizzeria en bord de route à la sortie de la ville. De notre place, nous nous risquâmes à quelque facile analyse. Corse Matin titrait ainsi sa première page : « Un gendarme échappe à l’attentat de sa maison. » ; dehors, sous la pluie, une pancarte ajoutée sous les autres officielles, pointait, noir sur jaune, un bureau du Front de libération nationale de la Corse (FLNC) ; une estafette de la gendarmerie passait tranquillement devant et s’engageait sur le rond-point ; notre calzone, cuite au feu de bois, dégoulinait son jaune d’œuf. À l’évidence, une région de fierté et de terroir s’offrait à nos yeux d’or…


25 mai 2008

Corbara (Corse, France), 1h27.

Cette nuit, une énième pharyngite nous empêche de trouver sommeil. Nous assistâmes pendant la soirée au concert polyphonique donné dans l’église du couvent pour clôturer la journée portes ouvertes. Lors du dernier chant, interprété par les deux groupes présents, magnifiquement mis en valeur par la jeune femme à la voix poignante, nous prîmes conscience à quel point les Corses portent leur région au plus près de leur cœur ! Revenons donc à notre débarquement sur l’île, dimanche soir, pour éclaircir notre pensée.
Les nationalistes identitaires sont des imbéciles qui ne comprennent rien ; les terroristes, en plus de l’être eux aussi, sont de dangereux nuisibles. Nous condamnons les deux. Les premiers bafouent l’idéal communautaire, ses valeurs. Les seconds ne défendent que dalle, et encore moins l’honneur de leur région, en faisant péter une baraque et son propriétaire. Quelle liberté veulent-ils réellement, ceux-là, sinon celle de ne rien glander tout en profitant d’aides sociales et autres avantages fiscaux que leur cède la communauté de peur d’imploser ? Une communauté qui s’abaisse devant la mafia en acceptant tel compromis n’est qu’une vendue. Temps est à la France de retrouver ses fiertés. Oui, Fidèle, ses fiertés, car la France n’a jamais été et jamais ne sera un état-nation. Brûle tes livres d’histoire si tu crois le contraire. La France, d’un régime à un autre, est une belle et noble idée. Elle doit n’avoir aucune autre prétention ! Si son peuple, de circonstance, défend cette idée, sans toujours parvenir à lui-même la comprendre, certes, le fait est qu’il la défend. Cette idée est l’universalisme. Elle est un absolu, cela va sans dire, qui se traduit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale par la construction européenne. L'entité France, au même titre que toutes les entités nationales qui participent à ce nécessaire projet, DOIT s’effacer, disparaître complètement et laisser sa place à un fédéralisme européen de régions. Car on ne ne naît pas français, on le devient, par raison ; on adhère à son idée. Ta source, avant cette idée, Fidèle, jaillit de la terre qui t’a vu naître, du grand jardin balanais à la blanche plage de Quiberon en passant par le plateau casadéen, le marais poitevin, la réserve camarguaise ou la plaine parisienne, voire la brousse sénégalaise ou le désert algérien… Qu’importe où elle se trouve, tu dois pouvoir y puiser aussi. Te voilà avec deux amoures, sûres, respectables, entendues. Que la République, médiocrate, ne vint-elle perturber cet harmonieux ménage ! Et que ces nationalistes identitaires ne vinrent-ils tout gâcher avec leur ego démesuré et leur politique d’affairistes qui ne voient dans l’île qu’un gâteau à se partager entre familles influentes et consanguines. L’Homme corrompt décidément tout ce qu’il exploite !


4 juin 2008

Valence (Dauphiné, France), 8h48.

C’est avec peine que nous cuvons le presque litre et demi de Bombay Sapphire consommé ces trois derniers jours en Ardèche. Nous nous connaissions plus résistant : l’âge avancé de notre carcasse désabusée, sans doute… Nous attendons notre TGV pour Paris, d’où nous nous envolerons pour l’Écosse. Une huitaine de jours sous les vents des Highlands nous rendra avec un peu de chance bonne tenue. Il est tellement tôt, quelle idée aussi ! Quand nous y pensons, nous n’étions pas plus frais à Madrid en janvier 2006 pour prendre notre avion à destination de Marrakech. Il doit certainement y avoir une signification à cela… Ne la cherchons pas, nous ne sommes guère en condition pour une analyse.


9 juin 2008

Edimbourg (Écosse), 9h49.

Pas de tout repos ce voyage ! Hormis hier où nous pûmes seul errer dans les ruelles puis les berges de Water of Leith entre Saunders Street et Dean Village, ce fut une succession de visites des nombreux monuments payants et voyages en coaches sur les Highlands. Aujourd’hui, visite du Britannia ; demain, autre tour organisé dans les glens et lochs de la région ; mercredi, retour à Paris ; jeudi, ce sera l’Ardèche. Ainsi ne pourrons-nous reprendre notre vie de vagabond que vendredi soir. À ce rythme et toujours sans le sou, nous nous dandinerons entre Savoie, Suisse et Nivernais pour une poignée de jours avant de rejoindre le château puis, peut-être, notre chère cité aixoise. Lorsque nous écoutons les Écossais, sur l’ancien yacht de la reine ce midi, lors du tour avant-hier et sans doute celui de demain, nous nous rendons compte qu’ils sont attachés à leur passé. Qu’ont-ils d’autre, en définitive ? Ils sont les Corses du Royaume-Uni, en moins fanatiques. Peut-être est-ce par eux qui viendra le fédéralisme européen, eux ou les Catalans.


18 juin 2008

Lac des Settons (Nivernais, France), 16h35.

Depuis le 9, notre envie d’écrire ne sut résister à notre nonchalance. Aujourd’hui, après un frais bain dans le lac morvanais, les idées neuves, reprenons le cours de notre récit ! Les Écossais, disions-nous, n’ont dans leurs bottes, semble-t-il, que de la vieille boue à décrotter. Les histoires du passé, de la simple anecdote au roman-photo en passant par William Wallace, Robert de Bruce (Braveheart) ou John Knox, furent donc notre quotidien durant chaque visite. Nous regrettons que ce pays n’ait pas gardé cette noblesse, cette liberté, cet esprit combatif d’antan ! Si la mentalité en terre d’Écosse reste fortement plus traditionnelle que celle de sa voisine typically British dont nous n’aimons que l’accent soigné sur les lèvres d’un beau jeune homme branchouille, le tourisme de masse, cette abomination contemporaine, nous gâcha le plaisir parfait. Il nous faudra donc y retourner tantôt, sac sur le dos et à pattes, pour creuser un peu plus, car ce séjour nous aura au moins fait apprécier la région.
Bien que le camping y soit interdit, nous passerons la nuit sur les berges du lac, en espérant que la flotte ne nous tombe pas dessus. Après avoir réussi à l’éviter ces six derniers jours, ce serait injuste ! Déjà ce mauvais climat nous empêcha-t-il de faire comme prévu le tour du lac Léman, samedi et dimanche, nous forçant au retranchement dans le Jura. À défaut, faisons le tour de celui-ci puisqu’il fait encore jour pour quelques heures.


31 juillet 2008

Presqu’île de Quiberon (Armorique, France), 16h33.

En octobre 2005, si tu t’en souviens, Fidèle, nous étions déjà passé ici, au Vivier, petit snack perché sur la côte sauvage. Nous-vagabond y avions croisé Jaqui, toujours au poste, qui nous avait offert un repas alors que nous avions faim. Aujourd’hui, pendant que le frère Jean-Louis-Marie fait une sieste dans sa voiture-épave au lieu de profiter de ce paysage unique, replongeons-nous dans de bons souvenirs.
Ce billet est un hommage à nos rencontres de circonstance, ces gens qui nous accueillirent, dont nous traversâmes la vie, ces gens qui nous laissèrent une joie au cœur alors que naturellement nous n’étions et ne sommes toujours pas prédisposé à recevoir bonheur et plénitude. Nous pensons à Véronique et Isaure (et désormais Dany), retrouvées toutes deux à Kérouriec après presque trois ans, dont l’indépendance et la créativité nous réjouissent. Nous pensons à Patrick et Sylvie de Locunolé, à leur bonne et fraîche humeur, leur jovialité simple. N’oublions pas Gilbert P. de Sainte-Anne-d’Auray ; Yolande, notre bonne Dame Blanche de Trécesson ; Brigitte, François et Marco de Casserand ; Ben et Lee du Fresne ; Monsieur Chamaillard et sa charmante épouse ; Yann de JOsselin ; tant d’autres qui méritent ce bonheur qui nous est proscrit. Elles et eux, plus que nous, participèrent à l’écriture de notre premier carnet d’errance car ils étaient, car ils sont, car il nous éclairèrent de leur lumière vitale, nous, ombre parmi les ombres, qui écrivons mais ne sommes que peu. À vous toutes et tous, mille et mille fois merci, même si vous ne le soupçonnez pas, merci d’être !
Les vagues claquent sur la terre d’Armorique ; le soleil, timide, fait oublier le crachin ; l’horizon, au large, nous fait de l’œil. Jaqui, souriant, célèbre cette majesté en faisant péter pour quelque client conquis une bouteille de cidre. Merci d’etre, aussi ! Et ces vents, combatifs, qui aident mers et océans dans leur rixe infinie avec la terre, qui pense à eux ? Que seraient les Hommes sans cette magie chirurgicale ? D’irresponsables connards plantés sur un roc puant de platitude. Ô oui, vents, sels et embruns, balayez donc tout cela ! Ne laissez jamais à l’Homme le loisir de vous dominer ! Montrez-leur votre toute puissance, qu’ils se sentent petits et faibles, qu’ils apprennent l’humilité, l’humilité d’être enfin. Être…
Évoluant dans un environnement catholique depuis dix mois, permets-nous, Fidèle, de t’interdire de remercier un quelconque dieu pour être et exister. Jamais ! Remercie plutôt ces gens qui par leur présence, un jour, peut-être un seul, t’apportèrent ce que Dieu lui-même, quoi qu’ils en disent, ne sait apporter : être à tes côtés. Et qu’une sagesse humaine prenne le pas sur tout mytho-théisme ! Que l’Homme se libère de ses maux d’esprit ! Qu’il soit, par lui-même ! Qu’il soit, car cela suffit !


21 septembre 2008

Saanen (Suisse), 7h48.

Il faut être complètement fou ou paumé pour dormir dehors dans pareil endroit en cette saison ; nous sommes congelé. Gstaad à quelques pas, tout est affreusement cher ici : pas moins de dix francs pour un chocolat chaud et deux viennoiseries. À cette heure matinale toutefois sommes-nous heureux de pouvoir nous réchauffer un peu. Nous avions dans l’idée de nous attarder dans ce pays, le traversant d’ouest en est jusques en Autriche, empruntant les petites routes de montagne, voire les sentiers pédestres, mais ce froid pénétrant nous incite à réflexion. Ce matin, nous gagnerons Berne, son autoroute surtout, puis peut-être un pays moins assassin.

Berne (Suisse), 12h53.

Assis sur un banc, vert bouteille comme partout, nous contemplons la cité magnifique qui se présente en panorama devant nos yeux d’or. Nous fîmes une première halte à Avanches, sur les conseils d’une femme qui nous prit en stop à la sortie de Saanen. Elle partait là s’exercer avec ses chevaux, tranquillement installés dans le van à l’arrière. En chemin, elle nous dit qu’il fallait vivement visiter l’amphithéâtre romain d’Avanches. Ne traçant jamais notre route par avance, malgré le léger détour que cela nous faisait faire pour joindre la capitale administrative, nous participâmes à son enthousiasme. Ce fut en effet intéressant, nous ne le regrettons pas. Les cieux sont bas, il ne fait qu’une huitaine de degrés, l’allemand nous déconcerte et nous avons grand besoin de schlafen, l’humidité et la cloche de l’église nous ayant empêché de le faire la nuit dernière. Les clochers, aussi nombreux que les grues de chantier, nous rappellent à quel point les Suisses entretiennent leur pays. Que les Français ne prennent-ils exemple sur eux !? Si nous en avions les moyens, nous nous attarderions plus longuement ici mais hélas n’est-ce pas le cas. Après donc la froide Gruyère, continuons cet entremet helvète vers l’Emmental.

Lucerne (Suisse), 16h39.

Nous faire comprendre dans ce pays aux multiples identités ne nous est pas aisé, même pour commander une simple Edelhell dans un café sur les quais. Cependant nous y essayons-nous avec amusement, au risque de passer pour un touriste de base. La jeune infirmière qui nous conduisit de Olten à Lucerne se débrouillait un peu en français, heureusement. L’auto-stop, nous nous en rendons compte, n’est guère plus facile ici que de l’autre côté des Alpes. En France, les gens ont peur de s’arrêter, regardant sans doute trop TF1, médiatrice de la psychose nationale. Ici, c’est nous semble-t-il le snobisme ambiant qui les retient. Ne nous plaignons pas trop, cela dit, nous avançons quand même, passant d’une Mercedes à une autre voiture pour richards décomplexés. Lucerne, si nous devions la comparer, ressemblerait à Annecy, ou peut-être Berne. En fait, en Suisse, tout serait si charmant si nous étions friqué le temps se prenait au jeu. Les nuages font place à quelques trous bleutés mais nous sommes encore loin de l’azur balayé de notre chère Provence ! Milliardaire devenu (car nous le serons tôt ou tard, espérons plus tôt que tard, d’ailleurs…), il nous faudra penser à établir un pied-à-terre dans ce pays, ne serait-ce que pour centrer nos activités en Europe autour de l’élégance et la sécurité.


22 septembre 2008

Root (Suisse), 8h37.

Nos doigts en tremblent ! De quoi, Fidèle ? De notre fraîche nuit dans les bois près d’Inwil, à quelques kilomètres du village où nous nous trouvons. Le temps n’est guère plus chaud ici, malgré l’éclaircie qui nous couvre. Nous nous dirigeons vers Zurich, les nuages, encore. Il nous reste une grosse trentaine de francs pour quitter la Suisse. Ensuite, nous repasserons en euros, les quelques piécettes qui n’alourdissent en rien notre besace. Allons, courage !

Zurich (Suisse), 16h57.

Courage, courage… Voilà qui était vite écrit ce matin ! Nous sommes complètement démoralisé. Ne nous demande pas pourquoi, Fidèle, la raison est toujours la même. Nous n’avançons que parce qu’il le faut : marcher ou crever sur place. Devons-nous vraiment aller en Autriche ? Non, ce n’est là pas une obligation mais un manque d’idée. Vagabonder ne nous excite plus autant que les premières années. Nous n’avons plus rien à nous prouver, ni à toi, évidemment. Nos ambitions, un peu folles il est vrai, se tournent désormais ailleurs, vers notre fondation. Ce que nous vécûmes pendant sept années fut un passage obligé pour atteindre un haut niveau de conscience. La triste pauvreté, les doutes, les angoisses, la confiance en nos pas et notre destinée, les ras-le-bol enfin, tout ceci contribua énormément à élever notre statut mais aujourd’hui il suffit. Il nous faut trouver une alternative autrement allons-nous tomber dans le misérabilisme le plus absolu et telles ne sont pas nos valeurs. En bref, Fidèle, nous tenions à nous éprouver, rejetant d’une main les objections et les craintes de notre entourage, nous baffant convenablement de l’autre. Nous sûmes à chaque fois encaisser ces coups avec dignité. Nous assumons tout, fièrement, sans chercher ni gloire ni récompense. Il est juste temps de passer à autre chose afin de rendre à notre parcours atypique l’honneur et la noblesse qui lui sont dû !


23 septembre 2008

Gossau (Suisse), 8 heures.

Est-ce nécessaire, Fidèle, de te préciser l’état de notre arrangement ? En plus d’une douche, nous aurions besoin de draps de soie, de Monbazillac et de crevettes. Quelle vie menons-nous ! Nos derniers francs viennent à l’instant de partir pour un chaud café au lait et un sandwich tomates / mozzarella, sans doute notre seul repas du jour. Hier ne fut guère plus gourmet. Aujourd’hui, nous ne nous arrêterons pas avant d’avoir complété notre tour de Suisse et joint la frontière, sinon française, au moins italienne pour nous siffler la bouteille de Chianti qu’un jeune automobiliste parlant un peu le français nous donna hier nuit en fumant un Davidoff, vestige d’un jour passé plus abondant.

Maienfeld (Suisse), 14h35.

Nous ne pensions vraiment pas nous retrouver un jour dans le village de la petite Heidi. Une femme, fort sympathique au demeurant, nous ayant prit en stop quelques kilomètres après Buchs, voulut absolument nous faire passer par le Liechtenstein, une base de la Swiss Army et Maienfeld avant de nous remettre sur la route de Chur. Comme à Gsdaat, ou à Saint-Tropez, ce village prisé par les stars nationales de la télévision nous fout le bourdon. Continuons donc sans nous retourner.


24 septembre 2008

Dorf (Suisse), 9h53.

Reconnais-nous une simple qualité, Fidèle : notre bonne constitution ! Hier, nous continuâmes sur la petite route encaissée dans la vallée jusques à ce village où nous arrivâmes au milieu de la nuit. Il serait difficile de te témoigner de la majesté chaotique régnant dans les entrelacs brumeux qui serpentent dans la montagne entre Sedrumet Oberwald. Ce fut une chance de trouver un couple en voiture pour nous faire passer l’Oberalppass et la Furkapass car nous étions sur le point de nous y engager à pattes, après deux heures d’attente et d’hésitation quant à notre témérité. Ne risquions-nous pas en effet d’être fauché par un véhicule aveugle dans ces passes isolées ? Ce matin, à notre réveil dans un vieil hôtel délabré et abandonné, la brume épaisse avait fait place au gel. Nous nous réchauffons là sur un parking à la sortie du village et décidons de pousser l’expérience en franchissant, Martignygagnée, le col du Mont Blanc. Les trois montagnes qui nous entourent sont revêtues de blanc pour l’occasion, elles nous lancent un défi. Nous le relèverons et célébrerons notre victoire avec ce fameux vin italien !

Sion (Suisse), 14h37.

Deux marcheurs anglais nous prirent en stop de Gletshà Vispoù ils nous donnèrent deux pommes et une banane qu’ils ne voulaient pas emporter dans leur dernière randonnée alpine. Un autre Anglais nous poussa quant à lui jusques à Sion en nous conseillant un itinéraire pour joindre Chamonixpar la montagne, à pattes. Il travaillait dans le tourisme et si pour lui était-ce évident, pour nous-vagabond fort peu équipé, cela ne nous enchanta guère. Nous joindrons la station puis Annecy en stop, espérant gagner l’autoroute pour le Midi avant la nuit.


25 septembre 2008

Challes-les-Eaux (Savoie, France), 14h37.

Nous sommes encore loin de la mer et il fait toujours aussi froid. Les lycéens peinent à entrer en cours et nous à rester éveillé. Le soleil, quant à lui, ne daigne pas se montrer.
Hier, dans le Valais suisse, entre Sionet la tierce du triangle d’or, Martigny(anciennement Octodure), le raisin appelait nos papilles mais nous ne succombâmes pas à cette tentation trop accessible. En chemin, un automobiliste nous dit qu’en cette saison il était facile de trouver un emploi dans la vigne mais, étant déjà passé par quelques domaines lors de nos promenades solitaires et bourguignonnes, nous n’avions pas envie de côtoyer routards alcooliques et autres Roms qui tournent de saison en saison pour gagner quelque salaire. Et puis le vin, après tout, est-il fait pour que nous le buvions, seulement. Nous continuâmes donc vers Chamonixoù nous fûmes accueilli par un Pétrin Ribeïrou ; ô joie ! Le pain au raisin vida notre bourse mais nous étions épuisé et affamé. Franchon, une jeune femme simple et honnête qui vit dans son camion, nous conduisit ensuite dans le centre d’Annecy, autre cité bourgeoise au charme indéniable. Elle nous invita, une fois parquée, chez elle à l’arrière, à boire quelques verres de bière qu’elle avait ramenée d’Italie. Une heure passa et nous dûmes partir, lui laissant notre bombe lacrymogène car elle lui sera sans doute plus utile à elle qu’à nous. Il était 21h20. Deux heures plus tard, nous arrivions à Chambéry, contant d’avoir rassuré une autre femme, mère d’un jeune homme de 20 ans qui participera au 4 Ailes Trophy et qui s’inquiétait beaucoup. Le succinct récit de nos sept années vagabondes lui permit de comprendre, d’accepter qu’une telle vie, riche en expériences, pleine de risques évidemment, ne pouvait être que formatrice, mieux, libératrice. Elle en fut réellement joyeuse en nous laissant au péage de Rumilly. Notre nuit fut quant à elle vraiment nulle. Nous tournâmes jusques à 2h30 à la sortie de Chambéry, alternant notre stop entre la N6 et l’A41 pour Grenoble, sans succès. Usé, c’est finalement dans la réserve d’une marbrerie que nous trouvâmes refuge, au milieu des stèles consacrées aux morts ; charmant… À 6h30, les ouvriers reprirent leur travail et nous dûmes, d’un silence félin, replier notre paquetage et nous engager dans la brume matinale vers le massif des Bauges. Vivement la côte !

Calanque du Pin de Galles (Provence, France), 21h21.

Enfin un peu de chaleur ! C’est donc torse nu, en caleçon, engoncé dans notre méritant duvet en plumes d’oie, un gobelet de Chianti dans une main et un Davidoff dans l’autre que nous fêtons la Côte d’Azur. L’endroit est idéal, petit hameau retiré de tout avec pour seul bruit les vagues : un réel délice ! Les dernières lueurs du soleil disparaissent à l’ouest, laissant place à quelques étoiles. Nous craignons la pluie au matin mais n’y pensons pas et profitons de cet instant, magique, d’un repos bien mérité. Notre caleçon de bain sèche sur la balustrade de la pergola des pompiers, délaissée en cette fin de saison, où nous trouvâmes refuge il y a plus d’une heure. La température de l’eau était elle aussi un délice. Avouons que nous avions véritablement besoin d’un bain. Ce soir fut le second, ayant fait halte à Toulon dans l’Anse du Lido. Nous visitâmes également la capitainerie pour voir si nous avions plus de chance qu’en octobre 2005 mais aucun bateau se semblait quitter la côte pour quelque destination exotique, étrangement… Nous aimerions tant une fois dans notre vie participer à telle traversée ! Nous sommes d’ailleurs tout disposé à nous passer de salaire, payant le voyage par notre travail, comme à notre habitude, mais c’est devenu tellement difficile dans ce milieu que nous pensions protégé (qui devrait l’être) que les bonnes volontés ne suffisent plus. Passons.
Nous descendîmes tout d’abord, avant d’échouer ici, à l’Anse de San Peyre mais elle ne nous convenait pas. En revanche, nous y croisâmes un jeune homme tout à fait charmant qui venait s’entraîner sur les marches. En remontant, lui essoufflé s’apprêtait à redescendre et nous lui proposâmes de l’eau fraîche. Il n’en voulait pas, hélas, et refusa d’un sourire. Il nous plaisait, nous eûmes beaucoup de mal à le lui cacher.

Nous-même . Pourquoi tant de mystère, Louis ? Pourquoi ne pas simplement le lui avoir dit ?
Nous . La chose est fort simple : vagabond de notre état, nous ne sommes pas en mesure de proposer quoi que ce soit !
Nous-même . Que craignez-vous donc ?
Nous . D’être un poids ! C’est comme vouloir un chien, par caprice, car il est mignon, mais ne pas pouvoir l’assumer car nous sommes fauché.
Nous-même . Fausse excuse : vous avez peur d’être rejeté !
Nous . Non, et vous nous emmerdez ! Nous n’avons pas les moyens d’être pleinement indépendant. Si tel était le cas, nous aurions engagé plus avant la conversation, sans rien attendre d’autre de lui que sa sympathie mais étant vagabond, ne le cachant guère, nous ne voulons attirer ni pitié ni envie. Nous aimons jouer d’égal à égal, voilà tout !

Et oui, Fidèle, ce n’est donc toujours qu’un problème de fric. N’en ayant pas, nous ne sommes, dans cette société, pas entièrement libre de nos choix. Nous dépendons toujours du bon vouloir des gens à nous aider, ou pas, dans notre aventure et cela, nous ne le supportons plus ! Stoppons ici l’analyse ; le Chianti nous fait écrire n’importe quoi. La soirée, malgré cette pensée matérielle, n’en est pas moins délicieuse.


26 septembre 2008

Calanque du Pin de Galles (Provence, France), 19h15.

Il est peu de choses meilleures, Fidèle, que d’assister à la tombée du jour face à la mer ou l’océan ! Hier soir, nous demandâmes à un homme qui remontait son muret rongé par la houle hivernale si nous pouvions passer la nuit sur la plage sans risque. Il nous rassura et l’échange ne dura pas mais reprit ce matin, à notre réveil vers 10 heures. Alors que nous rangions nos effets dispersés, il vint nous parler.

Jean-François . Alors, la nuit a été bonne ? Vous n’avez pas eu trop froid ?
Nous . Elle fut parfaite ! Je viens de passer six jours dans les Alpes suisses et ici fait-il encore chaud en comparaison.
Jean-François . Vous voyagez ?
Nous . Je suis vagabond, oui. Je bouge beaucoup.
Jean-François . Bien, bien.
Nous . Dites-moi : aimez-vous le vin ? Pour célébrer mon retour en France, j’ai hier soir ouvert une bouteille de Chianti. Il en reste la moitié et je ne vais pas la boire. La voulez-vous ?
Jean-François . C’est gentil mais il nous en reste déjà trop et nous repartons dans pas longtemps. Nous ne savons, mon épouse et moi, nous non plus quoi en faire.
Nous . Tant pis, elle finira dans le laurier alors.

Il était venu chercher une pierre aux pieds de l’escalier qui montait à la pergola, la ramassa et continua.

Jean-François . Vous arrivez à trouver un peu d’argent pour financer vos voyages ?
Nous . Pas toujours, non.
Jean-François . Vous seriez capable de descendre quelques sacs de ciment depuis le parking en haut ?
Nous . Oui, bien entendu !

Nous venions de trouver un job ! Il nous conduisit chez Gedimat au Pradet et nous lui descendîmes ses quatre sacs de trente-cinq kilos chacun jusque sur la plage. Nous étions en nage à la fin mais il nous récompensa avec vingt euros et nous dit que nous pouvions revenir l’aider vers 17 heures à raison de cinq euros / heure. Naturellement, nous acceptâmes ! Ainsi pouvons-nous profiter cette nuit encore de cette douce berceuse maritime. Demain, nous continuerons le travail commencé cet après-midi, seul car son épouse et lui seront absents pour la journée. Un orage venant, il nous installa dans un petit cabanon à trois mètres des vagues, de quoi régaler notre sommeil. Cet après-midi, nous pûmes grâce à cette solde inespérée aller à Saint-Jean-du-Varconsulter notre courriel, à pattes, torse nu. Il nous faudrait un plan similaire pour cet Hiver, au chaud sur une île du sud. Va savoir, Fidèle…


28 septembre 2008

Calanque du Pin de Galle (Provence, France), 20h50.

Nous honorerons la permanence dans ce lieu paisible et ensoleillé, bon Fidèle, jusques au départ de nos hôtes, mardi. Comme hier, nous travaillâmes tout le jour sur la plage, tannant notre peau, bandant nos muscles dans l’effort. Le petit cabanon dans lequel nous logeons fut nettoyé et déjà avons-nous notre rituel. Vers 8h30, nous piquons une tête dans la mer pour nous réveiller puis nous petit-déjeunons avec l’horizon pour seul comparse. À 10 heures, nous enfilons notre complet de travailleur (caleçon de bain Gotcha blanc, Dr Martens noire, notre croix de Jamal et un collier en os de poisson et bois de santal autour du coup) puis nous mettons au travail pour deux ou trois heures avant un second bain pour laver notre peau souillée par Lafarge. Nous déjeunons, reprenons deux ou trois heures et piquons une troisième tête. Là, le soleil fuyant derrière les rochers nous inspire à tranquillement rouler une clope. Puis nous lisons sur notre couchette quelques chapitres d’un livre trouvé ici et, au moment ou nos yeux d’or fatiguent, c’est le moment d’un dernier bain solitaire avant de rejoindre Morphée et ses multiples frasques. D’ailleurs, la houle nous appelle et le divin nocturne s’impatiente. Allons !


30 septembre 2008

Calanque du Pin de Galle (Provence, France), 21h39.

La mer est à nos pieds, littéralement. Nous nous demandons ce qu’il restera demain matin du travail que nous effectuâmes aujourd’hui. Nos hôtes nous racontèrent qu’une année les eaux étaient montées au-dessus de leur cabanon, laissant un poteau télégraphique pour seule carte de visite sur leur terrasse. Les hivers semblent effroyables en ce lieu ! Pour monter notre petite digue aux pieds dudit cabanon, nous utilisâmes en grande partie des galets, du sable fin et autres gravillons présent sur la plage et scellâmes le tout avec du ciment. Il est normal que la mer reprenne ce qui lui appartient mais, si tôt, avant même le cliché final, est quel que peu décourageant. Nous verrons donc demain matin les effets de cette houle. La mer, quoi qu’il en soit, jouera toujours dans ce chant sempiternel la dernière note, mais la mer est bonne car elle permettra à nouveau, l’an prochain, à l’Homme de la humblement défier. Demain après-midi, nous quitterons la calanque pour le château où nous aiderons nos parents à couper du bois dans la colline pour l’Hiver. Lorsque l’Homme pense dominer la forêt, la mer lui rappelle que face à la nature, il ne peut que s’incliner et habiter en son sein avec respect et, osons la franchise, avec dévotion. Ce qu’on ne peut vaincre doit être aimer ; il n’est d’autre choix, Fidèle, sinon la folie de l’orgueilleuse arrogance.


11 octobre 2008

Aix-en-Provence (France), 8h50.

Cette journée sera proustienne ou ne sera pas. Installons-nous sur la terrasse de La Rotonde, commandons un Bloody Mary et apprécions la souvenance. La buraliste, en arrivant ce matin, nous apprit une terrible nouvelle : quinze jours après la mort de Saint-Laurent, ses cigarettes n’étaient plus en vente. Pourquoi, Diable !, fallait-il qu’elles fussent nos préférées ? Nous voilà orphelin ! Les bruyants véhicules du service de la ville, le ballet des agents d’entretien, la nonchalance des universitaires qui rejoignent leur amphi, clope au bec, keffieh autour du coup, iPod dans les oreilles ; quel magnifique théâtre de rue ! Comme chaque fois, c’est entre espérance et mélancolie que nous contemplons. Cette saison, nous ne révolutionnerons rien : pas de grand voyage (plus de passeport), pas ou peu de vagabondage. Nous devrons trouver asile dans quelque planque à notre mesure afin de réjouir notre intendance pour de nouvelles aventures flamboyantes. Nous voudrions gagner Paris et son impitoyable climat social mais qu’y pourrions-nous bien trouver ? C’est pourtant en capitale que nos chances de convaincre le destin seraient les meilleures. Attendons-nous au pire… En l’attendant, donc, Aix entretient notre démesure et nous nous plaisons à rêver, seul par habitude. Son sein, cerclé de lions, jaillissant les eaux, éveille notre esprit ; est-ce réellement bon ? Que devons-nous attendre de cette cité provençale que nous n’ayons déjà conquis ? Sa splendeur poétique et ses mirages superflus ne nous perdraient-ils pas dans un autre carnet épris de belle décadence ? Les questions sont innombrables, Fidèle. En cela notre ville natale est-elle indispensable dans notre parcours. Ici, nous causons avec nos doutes en toute sincérité et indépendance. Comment pourrions-nous lui mentir, d’ailleurs, elle qui nous berça pendant tant d’années, elle qui vit tomber notre pudeur chaque nuit, elle qui recueillit enfin si souvent nos larmes de garçon paumé dans ce monde de détraqués ? Car si Aix ne nous apporta aucune gloire, sinon celle éphémère qui éblouit nos conquêtes, elle fit naître cet espoir intime et raisonnable que nous dominerons tout, un jour, depuis notre mont, toisant notre société d’un regard neuf, la modelant avec sagesse sous le signe de notre dualité.


17 octobre 2008

Neuilly-sur-Seine (Île-de-France, France), 14h57.

Une belle journée éclaire la capitale que nous squattons depuis deux jours. Il nous fallut, depuis Aix-en-Provence, trente et une heure pour la joindre. En Provence, au cybercafé, nous éditâmes une lettre que nous comptions banalement poster. Hésitant après coup à la confier au service publique, du fait de son importance pour nous et n’ayant de toute manière rien de mieux à foutre, nous décidâmes de venir nous-même la remettre, ici à Neuilly. À moins d’un informel décisif, nous reprendrons la route ce week-end pour le sud. Nous aimerions rester ici car cela signifierait que nous aurions trouvé quelque chose à y faire mais Paris n’est guère une ville de rêve pour un vagabond fauché. Prenons donc notre courage à deux mains et allons discuter avec notre avenir !

Paris (Île-de-France, France), 16h01.

Faute de pouvoir la remettre en personne à la concernée, le gardien de l’immeuble chic nous assura qu’il allait la confier à un responsable. Apprends, bon Fidèle, que si certaines choses paraissent vaines, il est néanmoins important de s’en préoccuper, ne serait-ce que pour avoir bonne conscience. Ainsi pouvons-nous désormais nous attendre au meilleur, ayant rejeté le pire en déposant ce courrier : l’indifférence. Neuf euros les 4cl de Bombay Sapphire au Dôme dans le Marais. À ce prix-là, il faut vraiment avoir envie de profiter des quelques rayons de soleil qui s’immiscent entre deux bâtiments. Il nous reste vingt euros sur les quatre-vingt-dix que nous avions en arrivant dans la capitale. Restons confiant et volontaire !


19 octobre 2008

Chartres (Orléanais, France), 14h26.

Que la cathédrale serait noble et belle si elle n’était aussi religieuse ! Nous remarquâmes la différence à la Vieille Charité de Marseille où nous visitâmes le 11 octobre l’exposition sur Vincent Van Gogh et Adolphe Monticelli. Au cœur de la cour, une chapelle à coupole de style baroque et de belle importance sans aucun signe religieux intérieur ou extérieur pour en ternir la majesté. C’est à cela que devrait ressembler tous les édifices dans notre société, en eux-mêmes des symboles de l’ingéniosité de l’Homme qui ne devrait pas les enfermer dans un dogme, si ancien soit-il. D’une salle à l’autre, lors de cet étalage de tableaux plus ou moins bien agencés, nous réalisâmes qu’il était trop facile de fixer le beau, lui accolant une définition, souvent médiocre, toujours fausse ou incomplète. C’est ce que les conservateurs de ce musée avait fait, jouant sur le parallélisme entre les deux artistes, les enfermant de fait eux aussi dans une espèce de mouvance, une mode propre à une époque lumineuse. Pourquoi cet acharnement à vouloir expliquer le génie, le comparer, le compromettre ? N’est-il pas plus juste et vrai de le laisser pénétrer le regard de l’observateur, néophyte ou non, qui va y accrocher ses références, ses rêves peut-être, participant lui aussi à l’œuvre par cette observation libre et personnelle ? Comment l’Homme peut-il espérer évoluer en attribuant telle chose, telle œuvre, tel architecture à tel usage ? Voilà pourquoi l’enfance nous sied ! Un enfant pose sur tout cela un regard neuf s’il n’est pas lobotomisé par sa culture formatée et révèle au monde son potentiel de créativité.


12 décembre 2008

Port-Grimaud (Provence, France), 11h15.

Nous n’avons plus qu’un seul désir, Fidèle, rentrer nous reposer quelques années à Aix-en-Provence ! Un fou calcul, moins ambitieux que les précédents toutefois, nous hante et bouillonne en nous comme un trop plein d’aventures. Il nous faut deux-cent-cinquante-mille euros, cinquante pour nous installer, cent-quatre-vingts pour tenir cinq ans et vingt pour explorer une nouvelle idée asiatique. Ce ne sont après tout que dix fois vingt-cinq-mille euros… Prends-nous pour une folle, si tu le veux, toi qui peut-être penses que nous ne les méritons pas, que nous devrions simplement épouser le médiocre et nous contenter de peu, d’un travail et d’une studette. Excuses-nous cependant car, après ce que nous vécûmes ces sept dernières années et demie, dont trois à pattes, sac sur le dos et sans logement fixe, nous considérons cela comme un minimum. Comment te convaincre ? Que te faut-il donc pour accepter que non, en effet, ce n’est pas la facilité qui trace notre sillon mais un effort d’indépendance que nous payons par un lourd tribut de lassitude morale et épuisements physiques. Depuis que nous quittâmes Aix, mercredi après-midi, où nous étions rendu pour oliver en famille comme chaque année, nous ne levâmes la tête de nos chausses. Nous gagnâmes d’abord Toulon en car puis Port-Grimaud à pattes en longeant la côte, oubliant même la pluie, le froid, la faim et nos effets usés, ne pensant qu’à Aix, ceux laissés là. Nous y restâmes juste assez longtemps pour renouer avec nos envies, nos passions, nous amoures ; c’est injuste ! Dans l’ordre universel, nous aurions déjà été récompensé pour notre mérite. Dans l’ordre des Hommes, il faut l’admettre, nous ne sommes qu’un alien qui attend trop d’eux. Il nous reste sept euros trente, moins la demie de Leffe que nous partageons avec nous-même dans l’espoir qu’un météorite vienne se cracher sur le peu de volonté qui nous habite encore. Nous sommes las, papillonnant avec l’asthénie la plus caractéristique, la moins noble. Il nous faut de l’aide et cela crève notre fierté, pour ce qu’il en reste, si peu là encore.


7 janvier 2009

Le Tholonet (Provence, France), 23h02.

Ce matin, à notre réveil, une trentaine de centimètres de neige recouvrait le pays d’Aix. Depuis dix jours, notre environnement nous annonce un changement que nous n’attendions plus, signant, il faut le croire, la fin d’une longue confusion. Le 29 au soir, nous rencontrâmes sur l’Internet puis en réel un charmant garçon. Avec lui et deux de ses amies, nous passâmes une partie de la nuit au Med Boy. Nous l’aurions voulue plus avancée mais avions prévu de continuer notre route vers la côte atlantique et dûmes le quitter, la gorge serrée, sans nous retourner. Lui devait dormir chez son amie, autrement évidemment l’aurions-nous accompagné… À la sortie nord de la ville, larme à l’œil et l’idée sombre, nous nous effondrâmes devant une réalité : notre vie de vagabond errant s’achevait là et il nous appartenait, enfin, de faire un choix ; notre tribut semblait payé ! Ce fut donc avec crainte et fatigue que nous joignîmes une grotte interdite sur la crête de Bibémus, quelques kilomètres derrière nous, pour nous reposer un peu. Il était 7 heures. Il apparaissait clair alors que nous devions nous établir. Nous pensâmes pouvoir le faire à Aix même grâce à l’aide financière quasi providentielle d’un mystérieux internaute soi-disant intéressé par notre travail mais, après trois jours durant lesquels nous élevâmes l’espoir au rang de futur, il nous avoua son infâme duperie par un silence lâche et imbécile. Nous, n’eûmes qu’à baisser les bras avant de nous résoudre à une nouvelle histoire sans fin sur petits et grands chemins. Puis vint la chance, la dernière. Le 30 janvier (si nous tenons jusque là !), nous prendrons le TGV pour Bruxelles afin de la saisir. Peut-être n’y trouverons-nous pas la promesse qui nous fait encore avancer mais nous voulons croire le contraire. Le 30 janvier, nous rencontrerons notre destin en la personne d’Alexis, un jeune homme avec lequel nous voyons un avenir commun, le seul pour être tout à fait franc… De cette relation exclusive devra sortir un épanouissement auquel nous avons droit tous deux. Nous sommes déterminé à tout partager avec lui, sans concession, abandonnant ces rêves auxquels nous sommes le seul à croire. Sera-ce une simple perte honorifique ou la fin de notre parcours ? Un risque, le dernier là encore, que nous voulons prendre ! Nous misons la candeur qui nous reste, celle que nous préservions dans nos tréfonds à l’abri du cynique inquisiteur que nous pouvons être. Le 30 janvier sera la date de notre dernier envol. Que les muses chantent et les astres dansent sa réussite !



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