Florimon-Louis de Kerloar

Noir & Blanc

VII - Nouveau carnet d’errance


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Tous nos textes, Fidèle, sont déposés à la Société des gens de lettres, Paris. Sois gentil, tu t’en inspires dans la vie si tu veux mais sur papier ou à l’écran, cherche ta muse ailleurs. Bonne lecture !


3 juillet 2007

Oraison (Provence, France), 00h07.

Un village, c’est le retour aux sources, là où l’on réacquiert la capacité à profiter de son existence ; heureusement en France n’en manquons-nous pas ! Ce soir, au village de nos parents, nous célébrâmes le méchoui sur la place du château avec une trentaine d’amis, ou d’amis d’amis, et ce uniquement grâce à André, notre beau-père, sans qui… et bien déjà n’aurions-nous même pas de village pour commencer. Les présents y étaient plus âgés que nous, voire âgés bien au-delà de ce que nous espérons atteindre, certains plus jeunes aussi et la soirée fut bonne. Nous sommes content d’avoir retardé notre départ pour elle. Puis nous pûmes passer du temps avec notre neveu et notre nièce, précieux lorsque, notre vie étant ce qu’elle est, vagabonde, rare.

Estoublon (Provence, France), 12h05.

Nous comptions partir plus tôt ce matin mais les petits n’étant pas réveillés, nous retardâmes, encore. André toutefois nous fit-il avancer de vingt-quatre kilomètres en nous conduisant à Bras d’Asse, sur la D907. Nous marchâmes ensuite jusques ici et posâmes nos jolies fesses sur l’une des chaises du premier bar venu, pour changer. Rien de surprenant à raconter pour le moment donc. Ce nouveau départ ne sera pas comme le dernier en octobre 2005 ; nous ne le voulons pas ! Ainsi, ce matin, tongs Hugo Boss, chemise Lacoste, pantalon propre et bob Quicksilver, M7 de Yves Saint Laurent mêlé de Davidoff light (n’ayant pas trouvé à Oraison le beau paquet noir du génie susnommé) pour parfum, crème teinté L’Oréal (pour le visage), mascara noir Yves Saint Laurent, hop ! hop ! hop !, nous étions parti. À l’instant sous notre table, une jeune chatte blonde à la moustache coquine se frotte à nos pattes. Voilà, c’est ainsi fait que nous voulons ce nouveau psycho-trip.

Mezel (Provence, France), 14h26.

La bouteille de domaine Saint-Éloi rosé est fraîche…ment renommée. Ne prends pas, Fidèle, le terme au figuré car, littéralement, le 4 de 2004 fut changé en 6 de façon médiocre et peu honnête. Le vin est-il donc un peu piquant, trop peut-être. Nous nous attendons dans notre salade landaise à voir le foie gras changé en vulgaire pâté de campagne… C’est honteux !


4 juillet 2007

Chabrières (Provence, France), 10h12.

Le réveil est difficile. Nous passâmes la nuit, après un frais bain dans une cuvette de l’Asse coincée entre deux roches, près de la rivière, côté forêt. Une bâche militaire nous servant d’abri, un hamac acheté au marché de Chong Mek(Laos) comme lit, enfourné dans notre duvet-momie, nous connûmes plus confortable ! Nous ne fîmes pas grande marche depuis notre réveil, le ventre vide n’aidant guère. Ils ne servent ici de petits-déjeuners que pour les clients de l’hôtel ; ils sont bizarres les gens d’ici… Un grand café chaud, une tarte aux pommes et une Davidoff light feront donc affaire.

Barrême (Provence, France), 13h59.

Nous sommes épuisé, déjà, trop de route – treize kilomètres – depuis notre réveil sur la rivière. Nous sommes tout de même chargé de quinze kilos d’effets et il n’y a aucun endroit où nous puissions nous vraiment reposer, ni même un cybercafé alors sommes-nous obligé de marcher. Comme à l’accoutumée : marcher ou crever sur place ! En entrant dans le village, nous vîmes sur la façade d’une bâtisse que Napoléon y avait passé une nuit nous ne savons plus quand exactement. Voilà, c’était l’attraction de Barrême ; il craint, ce village !

Pontgaillarde (Provence, France), 17h53.

Après nous avoir servi deux énormes sandwichs et une demie, la tenancière du snack-bar-tabac de Barrême nous indiqua que nous pouvions joindre Thorame-Haute en train puis Allos avec la correspondance puis enfin Barcelonnette par le col. Il nous restait huit minutes cependant pour traîner nos pattes malades, car déshabituées, jusques à la gare ; heureusement le petit train avait-il du retard ! Une fois à Thorame-Haute pour trois euros quarante, la chef de gare nous avoua : « Ah mais, Monsieur, la correspondance, elle attend jamais le train ! » Évidemment… Nous prîmes donc courage dans une roulée et quittâmes ce coin paumé en descendant la D955 vers le Val d’Allos. En chemin, nous en eûmes marre et nous dîmes : «Louis, au prochain gîte, vous vous arrêtez ou nous nous jetons par-dessus bord dans la rivière magnifique ! » Nous n’espérions pas tant : une chambre et le petit-déjeuner demain matin pour dix-huit euros cinquante. Et, chose en plus, nos hôtes ont l’air sympathique !


5 juillet 2007

Un kilomètre après Beauvezer (Provence, France), 12h12.

Nous avions décidé, fort dans notre enthousiasme après douze heures de repos au gîte de Pontgaillarde, d’arriver à Colmars avant midi ; nous sommes une merde ! L’air est frais, la route plutôt calme mais marcher dessus manque cruellement de… comment dire… de charme. Cela dit, les paysages que nous traversons sont superbes et valent bien quelques ampoules aux pattes. Lorsque nous marchons, les vents qui aèrent notre esprit déjà perturbé et font pleurer nos yeux d’or, nous ne pouvons nous empêcher de rêver et nous perdre dans des songes inaccessibles ; pourquoi ? Nous voudrions être d’une simplicité affligeante mais, nous l’écrivîmes déjà, le contentement nous tuerait. Pas facile de gérer tout cela !

Colmars-les-Alpes (Provence, France), 16h56.

Devant nous, un fort anciennement noble trône sur un mont verdoyant en attendant sa résurrection. D’après les drapeaux, il appartenait à la famille de Savoie ; ce pays manque d’aristocratie ! Nous sommes assis au bord de la route. À l’office du tourisme, l’agent nous dit que l’auto-stop fonctionnait bien dans sa région. Tellement bien, ajoutons-nous maintenant, que personne ne s’arrête pensant qu’un autre sera assez généreux puisque cela fonctionne si bien dans sa région… C’est le problème d’une réputation : une fois acquise, on s’endort dessus jusques à un beau jour où l’on se réveille au pied du lit, la tête dans les choux et une bosse sur le cul, en s’étonnant de voir à sa place son pire ennemi, souriant, en train de baiser son copain avide de nouveautés. Réveille-toi, France, il est plus que temps !


6 juillet 2007

Allos (Provence, France), 19h18.

Sur le grand écran du snack-bar-PMU du village, Hénin et Bartoli crient pour la semi-finale de Wimbeldon ; posé sur le mur au-dessus de notre table, entre Fernandel et une publicité vantant les mérites de l’Absinthe, un puzzle orgiaque et bacchant pue l’hétérosexualité ; dehors, le froid alpin nous attend. Tôt ce matin, en nous réveillant à quelques mètres du Verdon, après la D908, nous ne voulions pas retraverser l’eau glaciale et tentâmes notre chance par la montagne, suivant un layon emprunté par les chamois. Nous oubliâmes qu’eux étaient nés là et n’eûmes d’autre choix que de redescendre par la falaise pour finalement, crétin que nous sommes, devoir traverser la rivière. Nous perdîmes ainsi trois bonnes heures alors que le village était tout proche. Pourtant, quelques heures avant, dans notre hamac perché, ne nous manquait-il qu’un peu de weed pour forniquer avec les anges ; quelle misère d’en arriver là… Nous étions assez en forme ce matin pour joindre Barcelonnette par le col mais non, il nous fallut écouter cette petite voix aventureuses qui perturbe sans cesse notre raison ! Nous avons donc une chambre au cher-pour-pas-grand-chose hôtel Pascal, histoire de récupérer un peu. Nous pûmes également éditer la totalité de notre séjour africain sur notre site-web pour trente euros cinquante – soit trois heures cinquante, la grosse arnaque – au seul cybercafé de la vallée tout nouvellement ouvert. Ce village bourgeois aura bien entamé nos réserves et nous craignons déjà pour la suite…


7 juillet 2007

Barcelonnette (Provence, France), 11h23.

C’est fait, le col d’Allos est franchi ; avouons avoir fait du stop et évité ainsi tout effort… Sylvio, un jeune et charmant Lyonnais, s’arrêta pour nous à la sortie du village. Sa R19 était aussi pourrie qu’une vieille guimbarde, sa conduite aussi folle que celle des trois Marocains qui nous conduisirent de chez Brahim à Essaouira en mars 2006 mais, n’importe, nous sommes en vie et à bon port. Nous pensons continuer en stop jusques au GR5. Barcelonnette est envahie de touristes, nordiques ou italiens pour la plupart. Tous ces gens nous inspirent réflexion. Nous les voyons comme des fantômes. Non ! En fait, au milieu de cette foule active, c’est nous le fantôme, sans vie fixe, sans attache. Ce que nous avons à leur raconter, à la limite s’en foutent-ils car cela les dépasse complètement. Ils sont des spectateurs dans une salle de cinéma obscure. Une fois qu’ils en sortent, du film et de ses héros, ils ne gardent qu’une image voilée que leur vie active écrase. Il nous manque cette vie active. Ne te méprends pas, Fidèle, ni ne saute de joie ! Nous ne travaillerons pas pour l’avoir. En fait, ce qu’il nous manque, c’est une cage, comme la leur, à montrer et dont nous revendiquer, pour exister parmi eux. Notre porte serait ouverte, certes, et nous-oiseau serions volage, mais sur nos plumes pourrions-nous ainsi afficher ce que tous finalement demandent : « Folle avec cage ! »

Saint-Paul-sur-Ubaye (Provence, France), 18h51.

Nous sommes assis à la terrasse pelousée de l’Auberge du Chamois dans laquelle, hélas, nous ne dormirons pas faute de moyens. Il nous faudra donc trouver abri plus bas près de l’Ubaye ou, dans le pire des cas, nous résigner à notre hamac bien inconfortable. Nous sentons déjà le froid alpin parcourir notre épine ; c’est terrifiant ! Nous n’avons plus le cœur à l’ouvrage comme on dit, nous vieillissons… Nos voisins viennent de s’asseoir.

Le serveur, leur apportant deux pastis . Et voilà, le repos du guerrier !
Les deux guerriers . Ah, merci bien ! On a fait un long chemin.
Le serveur . Vous venez d’où ?
Les deux guerriers . De Paris !
Le serveur . Ah oui, ça fait un p’tit bout d’chemin ! Ça fait un p’tit bout d’chemin…
Les deux guerriers . Surtout qu’il y avait du monde sur la route !

Nous les imaginons en effet, éreintés d’avoir eu à supporter les sièges méchamment rembourrés et la température cruellement tempérée de leur 607 tout automatique… Nous les jalousons en fait. Tant pis, ils nous énervent ! Pour marquer le coup, nous commanderons à dîner la Boîte à Coucou, spécialité de la maison. Et le serveur qui leur demande si ça va mieux… Ah ! bande de cons ! Changeons de table également, du côté des deux Prussiennes sous la tente ; elles nous inspirent plus confiance.

Un cabanon sur le GR6 (Provence, France), 21h26.

Comme pour nous récompenser d’avoir terminé la Boîte à Coucou (un camembert entier fondu, une énorme pomme de terre et une assiette de charcuterie : quinze euros, délicieux), le destin mit sur notre chemin près de l’Ubaye ce cabanon à l’abri des vents et presque tout confort. Il est propre, aucun tag n’en abîme la simplicité, deux tables sont disposées alentour et, comble de joie, il y a même une poubelle. Il ne manque qu’une prise électrique pour recharger l’indispensable téléphone du vagabond citadin. C’est simple, Fidèle, pour te faire comprendre, un tel endroit dans le massif de la Sainte-Victoire serait sous clef qu’il te faudrait demander à la mairie une semaine en avance, en échange de ton ID et nous ne serions pas étonné si, en ces temps de médiocratie, tu devais également fournir ton bulletin numéro 3… Espérons donc que cela continue !


8 juillet 2007

Grande Serenne (Provence, France), 10h40.

Sereine, certes ; grande, c’est autre chose ! Suffisant toutefois puisque nous pûmes trouver petit-déjeuner au Terra Amata, charmante maison d’hôte indiquée sur le GR6. La vue depuis le jardin suspendu au-dessus de la vallée est, tu t’en doutes, Fidèle, exceptionnelle ! Lorsque nous entrâmes par la porte presque dérobée de cette ancienne bâtisse, nous trouvâmes la tenancière à sa cuisine. Notre « Bonjour ! » lui fit peur ! Pourtant avions-nous passé une bonne nuit et notre allure n’était-elle pas trop déterrée… Le clocher de l’église sonne 11 heures. Une étape importante nous attend aujourd’hui : franchir la montagne à pattes pour atteindre l’autre vallée, et le Dauphiné.


9 juillet 2007

Guillestre (Dauphiné, France), 11h51.

Nous continuerons en stop ; fini la marche à pattes par les cols, le dernier nous ayant achevé ! Il nous fallut pas moins de sept heures pour passer de Maljasset à Ceillac par le GR5. Au sommet, le col du Girardin atteint deux-mille-sept-cent-six mètres d’altitude ; nous pûmes même flirter avec quelques neiges éternelles ! Le temps était venteux, orageux, froid. Plusieurs averses nous firent nous demander ce que nous foutions là, seul, à caresser les deux gros chiens de berger que nous croisâmes où à baigner nos pattes meurtries dans la cascade de la Pisse – cela ne s’invente pas ! La dernière fois que nous entreprîmes tel effort, nous avions 13 ans. Notre famille avait organisé une randonnée dans le Mercantour, près de Saint-Étienne-de-Tiné. Notre mère sortant d’une importante opération, il nous fallut neuf heures pour atteindre les lacs au sommet de la montagne de Rabuon, mais nous avions 13 ans ! Nous sommes trop vieux désormais, et surtout trop las… À-côté de cela, le Queyras est un pays absolument magnifique ; il faut le mériter, comme nous le dit le jeune automobiliste qui nous descendit de Ceillac à ici à l’instant. Ce n’est plus pour nous toutefois ! Nous nous demandons même si la Suisse nous conviendrait en fait ; c’est haut, c’est cher, nous sommes maso. Les Pays-Bas, c’est bien ça, les Pays-Bas : plat, froid mais il est autorisé de fumer pour se réchauffer… Ne rêvons pas ! Nous sommes embarqué dans une galère que nous ne pouvons quitter aussi simplement. Nous nous offrîmes donc une nuit au gîte de Ceillac et un bon repas au Matefaim, un restaurant tout proche. Il nous reste cinquante euros et quelques, c’était notre dernière folie… Voilà pourquoi continuerons-nous en stop : c’est économique et sans effort.

Briançon (Dauphiné, France), 15h14.

Une femme de marché de Guillestre nous prit en stop à la sortie du village. En chemin, nous lui racontâmes nos dernières vicissitudes et elle les siennes. Elle confectionnait, entre autres choses, des broderies et s’était lancé le défi de les vendre sur les marchés. Le défi… Un terme que nos gouvernements républicains ne connaissent plus. Acculée de taxes et cotisations, si elle continue ainsi (et si la mafia varoise ne lui cède pas un emplacement sans dessous de table dans un village plus vendeur que ceux des Hautes-Alpes), elle devra tuer son commerce itinérant dans l’œuf. C’est incroyable quand même ; les gens volontaires n’y arrivent pas mieux que nous-vagabond en fin de compte… Lorsque nous revînmes d’Asie du Sud-Est en juin 2003, nous souhaitions ouvrir une petite librairie fantastique / salon de thé à notre sauce sur Megève, l’été ou l’hiver. Nous n’imaginions pas faire fortune avec elle et voulions seulement quelque chose sans prétention, un peu naïf mais honnête et convivial, un lieu unique au cœur de la Savoie dont nous aurions eu la clef. Nous rêvions, assurément ! L’important dans cette anecdote, Fidèle, est que dans ce pays, les gens veulent rêver mais ne se le permettent plus car les pontes idiots qui les dirigent les assomment sans relâche de raisons mercantiles, réveils autoritaires et cruels. Alors notre petite librairie, tout comme le stand de la femme qui nous prit en stop, n’aurait certainement enrichi personne, peut-être même n’aurait-elle jamais amorti son installation mais au moins serait-elle, ne gênant finalement personne, un lieu convivial où les gens pourraient rêver sans être cruellement secoués par les réveils de l’État !


10 juillet 2007

Grenoble (Dauphiné, France), 10h34.

En ouvrant nos yeux d’or givrés ce matin dans un cabanon sur le N91 qui suit Le Bourg-d’Oisans, la neige recouvrait les cimes des montagnes alentour, voilées par de noirs et épais nuages, la brume plus basse fumait les pins et la fraîche rosée pesait sur l’herbe folle. C’est l’été ou nous ratâmes un épisode ? Notre mère nous rassura au téléphone : « Oui, c’est l’été mais ne t’en fais pas, on se pèle aussi au château ! » Peu rassurant… Les nuages se dissipent sur Grenoble alors que le cafetier du Grenette relève son store Somfy mais n’importe, il fait trop froid pour continuer notre chemin dans les Alpes ; nous descendons quelques jours chez Hubert, en Ardèche, nous réchauffer pattes, estomac et esprit.


13 juillet 2007

Vesseaux (Languedoc, France), 23h41.

Au loin dans le village, une bruyante fête de ploucs empêche Morphée de venir se lover dans le creux de nos bras. Il faudrait leur dire, tout de même, que le 14 juillet n’est pas le 13… De plus, nous ne voyons pas là autre occasion à célébrer que la destruction d’un monument historique, l’exil de l’aristocratie française, l’avènement de la bourgeoisie jalouse de privilèges que finalement elle fit siens au détriment du peuple, toujours, pauvre troupeau de moutons ignorants dont seule la jeune mascotte révolutionnaire tuée sur un tas de pavés sauva l’image ; la mort d’un régime aussi, d’une époque, certes sanglante, mais glorieuse. Et qu’est-ce qu’une civilisation sans gloire sinon une masse vulgaire de citoyens castrés qui pensent naïvement avoir le contrôle de leur vie ? Alors qu’ils se pavanent dans leurs soi-disant droits, leurs racines pourrissent. Nous sommes en deuil ! Notre horizon se porte en ce moment vers la Loire. En fait, nous ne savons pas, ne savons plus… Pour citer quelqu’une, « d’habitude je sais rebondir mais là je sais pas ce que j’ai… je… je me sens terriblement… » Bref, nous perdons confiance !


19 juillet 2007

Sur la Volane (Languedoc, France), 11h50.

Hubert nous conduisit ce matin à Vals-les-Bains où, dans le petit parc, demi-clocharde, nous fumâmes, contre tous les avis, fumâmes, sans peur et sans répit, fumâmes, pour l’amour de la vie en attendant le gin et les sorbets au marron*. Cet effort nous fatigua et nous vînmes dans une vieille Express jusques à Antraigues-sur-Volane puis ici, à pattes, pour nous baigner dans les eaux fraîchement remuantes de la rivière. Le calme, le doux papillon qui virevolte autour de notre plume vagabonde, le soleil sur notre visage tanné, une libellule, fée des bois, nous enchantent. Nous ne savons où aller, peut-être vers le nord en passant par l’est. N’importe la direction, la pensée fumante, elle se révélera à nos yeux d’or en chemin. Lorsque nous repartîmes le 3 juillet dernier, la conviction faible, nous sentions qu’une page avait été tournée. Déjà plus haut écrivîmes-nous que la confiance nous avait abandonné, un peu, mais il y a autre chose, un sentiment encore masqué qui nous dicte notre retenue, notre méfiance. Nous vieillissons – c’est un fait ! – et notre corps autant que notre esprit nous réclament un long repos. Que ne donnerions-nous pas aujourd’hui pour rentrer… Cela se fera, inéluctablement, avec ou sans les conditions posées car le souffle vient à manquer, plus que jamais auparavant. Notre vie, que Diable !, ne vaut-elle pas quelque récompense ? Un nouveau souffle…

Saint-Martin-de-Valamas (Languedoc, France), 16h36.

Au sortir de notre bain, nous collâmes, refroidi, nos jolies fesses sur le bitume et levâmes le pouce. Après bien trente minutes, une voiture enfin s’arrêta non par commisération mais par pure gentillesse : le maire de la commune de Payzac qui nous avança sur la D578 puis la D120 jusques à la bifurcation pour Jaunac. De fil en aiguille, de col en lacet, de pattes en caisses, nos jolies fesses se retrouvèrent dans ce village, au Café des Pêcheurs et s’apprêtent à supporter 25cl de bière blonde, seul repas de la journée. Voilà ! Que notre vie est excitante…


20 juillet 2007

Bourg-Argental (Lyonnais, France), 7h51.

Essayons de t’écrire notre dernière mésaventure, Fidèle, sans sombrer dans la tasse de chocolat chaud qui nous sert de petit-déjeuner. Annonay, après maints kilomètres de marche et de stop dans les Cévennes, le plateau du Vivarais, fut notre escale suivante ; ville de merde. Nous voulions y passer la nuit, déjà tombée, mais nous ne sûmes choisir quelle cité HLM nous convenait le mieux… Il faut dire que le choix n’y manquent guère entre celle avec les antennes satellite à chaque fenêtre, celle avec les soumises qui gueulent dans la rue en arabe pour faire rentrer leurs gosses, celle avec les linges en vrac qui pendent à chaque balcon, celle avec… Bref ! Tu l’auras compris, devant telles propositions, abondantes, nous restâmes tellement indécis que nous poussâmes jusques à la sortie de la ville sur la D206 sans regret. Il était 22 heures. À minuit, un jeune mignon nous sauva. Il ne roulait pas en Rolls rouge mais fut quand même le bienvenu. Hélas l’instant fut-il éphémère ; il nous lâcha à Saint-Marcel-lès-Annonay, sept kilomètres plus haut. Résolument blasé, nous attaquâmes un sentier près de la rivière à la lumière de notre téléphone portable puis, épuisé, nous effondrâmes, dans le froid toujours, sur l’un des bancs de l’aire de repos de Bourg-Argental. Nous étions dans le Lyonnais, il était près de 2 heures. À 7h07, nous entrâmes dans le bourg-dit, accueilli par un cimetière dominant. Vu la tête que nous avions, il ne pouvait en être autrement. Sur un abribus, nous lûmes une affiche publicitaire du Patrimoine et prîmes le « Avec votre passeport… » pour un « Aix-en-Provence… ». Dans les toilettes du Café de la Paix où nous sommes, Cézanne expose la Sainte-Victoire. C’en devient obsessionnel ! Pour certains, nous supposons que telle mésaventure est en effet excitante mais non, elle n’est pour nous qu’un élastique qui, à force de tirer dessus, un jour nous pétera à la gueule !

Saint-Étienne (Lyonnais, France), 15h23.

Nous intitulâmes ce carnet Nouveau carnet d’errance mais pour le premier en 2005 - 2006, nous avions la foi… Nous verrons bien comment les choses tourneront dans les semaines à venir.
Saint-Étienne ne nous plaît pas plus qu’Annonay (trop de pentes pour nos pattes fatiguées). Nous continuerons donc après notre blonde au Tostaky Bar vers le fleuve puis nous le longerons vers le nord puis nous volerons vers l’infini, puis… Oh et puis merde ! Sans foi, nous ne savons écrire que des conneries. Ce midi, alors qu’il pleuvait à grosses gouttes, nous nous réfugiâmes sous l’abribus de La République, petit village au nom détestable, d’une, et sans grand intérêt, de deux. Nous nous mîmes à penser, calumet au bec, et trouvâmes un moyen de nous sortir de notre errance justement. Le procédé est un peu naïf mais fonctionnera si nous trouvons la personne assez aimable et visionnaire pour entrer dans notre mode de fonctionnement.

Base nautique de Saint-Victor-sur-Loire (Lyonnais, France), 16h40.

Qu’il est mignon ! Pourquoi, Diable !, ne sommes-nous pas simple touriste ? Nous pourrions profiter pleinement du moment et l’inviter, peut-être, à dîner pour apprendre à le davantage connaître. De qui parlons-nous, Fidèle ? Du jeune qui tient l’office du tourisme sur la base nautique. Quelle misère d’être ainsi bloqué pour, finalement, si peu ! Nous nous fîmes déposer ici par ignorance, en fait. Notre chauffeur nous donna dix euros et nous indiqua le chemin à suivre en amont mais notre destination était l’aval. Voilà pourquoi nous avions besoin de renseignements ; voilà comment nous le rencontrâmes. Nous sommes en train de déguster une glace à l’italienne au snack d’à-côté. Il vint à l’instant avec un plan imprimé, ce qui signifie que lui aussi est intéressé pour être allé le rechercher après notre départ. Mais à quoi servent tous ces signes, à la fin ? Quel est le message ? Notre clairvoyance souvent nous peine, au point que tu ne peux souvent même pas comprendre de quoi nous parlons.

Étrat (Lyonnais, France), 21h24.

Notre glace à l’italienne achevée, nous retournâmes voir ce garçon dont nous ignorons le prénom. Ç’aurait été du harcèlement s’il n’était passé juste devant nous pour aller gratter une clope à la fille qui tenait le snack et n’avait répondu à notre sourire… Nous lui demandâmes s’il connaissait un abri près de, voire sur, la base nautique. Il nous invita à entrer dans l’office, une nouvelle fois, nous le suivîmes et discutâmes un moment. Il n’en connaissait pas, s’excusa de ne pouvoir nous héberger car il ne logeait pas chez lui pour les vacances ; il le voulait cependant, nous le lisions dans son regard. Il nous donna les horaires de bus pour remonter à Roche-la-Molière, insista sur le fait qu’il le prenait à 18h38. Nous ne le comprenions que trop bien mais, impuissant, le remerciâmes et partîmes. Envie incontrôlable, nous fîmes halte aux toilettes publiques, plus loin. En sortant, nous le vîmes près d’une carte affichée pour les touristes. Nous ne pouvions pas le rater ; il était sur notre chemin, plus que nous le pensions alors… Nos jeux d’approche étaient tellement clairs ! Nous sourîmes en le voyant, il nous répondit encore et, par souci de prolonger ce moment, nous lui demandâmes une feuille d’horaire pour le bus. Retour à l’office, nouveaux aurevoirs frustrés. Cette fois-ci, nous avions compris la leçon que nous enseignait le destin et résolûmes de remonter à pattes, sans suite car il n’en pouvait avoir une. À mi-chemin, ouvrant notre paquet de tabac, les feuilles manquaient. Nous pensâmes à raison les avoir faites tomber par mégarde et dûmes redescendre la côte. Elles étaient bien là, ces connes, près de l’arrêt de bus : la leçon n’était donc pas terminée… Comme prévu, il nous rejoignit vers 18h30, à moitié surpris. Les vous se transformèrent en tu, nos doutes en certitudes : nous l’appréciions. Dans le bus, nous apprîmes un peu sur lui et prétextâmes devoir acheter un paquet de clopes à Roche-la-Molière, sa destination, pour profiter de sa présence, seule, plus longtemps. Il s’en rendait compte, savait que nous savions qu’il nous appréciait aussi. C’est lui qui nous offrit un café en fin de compte mais à 19h18, il dut rentrer. Nous ne le voulions pas – oh non ! – mais n’y pouvions rien. Nous courrions sur le fil du destin qui choisit cet instant, la séparation de nos regards certains ou presque de ne jamais plus se recroiser, pour se couper. Adieu, beau garçon dont nous ignorons toujours le prénom !
Coïncidence est sœur d’orgueil, disons-nous. Physiquement, cette journée nous fut pénible ; moralement, elle nous acheva. La femme qui nous conduisit de Roche-la-Molière à la Croix-des-Sagnes, alors qu’elle n’avait pas l’habitude de s’arrêter pour les auto-stoppeurs, se permit, en nous racontant l’histoire de son fils, de rédiger la synthèse, même si nous l’avions déjà en esprit, comme pour s’en assurer. Sur la D25, route isolée qui serpente au milieu de la forêt, nous pleurâmes donc honteusement ce constat : si nous passons dans la vie des gens sans pouvoir nous y arrêter, eux aussi ! Le garçon au regard azuré dans le TER de Marseille à Aix-en-Provence, la fille canon dans le bus 103 pour le Lavandou, le garçon à la mèche ténébreuse sur la voie de la gare de Nice, Jamal dans le Sahara Occidental, ce garçon dont nous ignorons le nom à la base nautique, et tant d’autres… Que gardons-nous d’eux sinon le sentiment de frustration de les avoir vus passer dans notre vie sans avoir pu les retenir, un moment, puis un autre, puis un autre ? Nous sommes impuissant, profondément, face au destin mais nous sommes conscient de pouvoir changer, non lui mais nous-même, en imprégnant les leçons, de plus en plus blessantes, qu’il nous dicte. Travaillons là-dessus !


22 juillet 2007

Millau (Languedoc, France), 11h35.

Les cloches du village sonnent la messe dominicale, le viaduc pur et majestueux joue avec le blanc tapis nuageux, les véhicules passent et ne s’arrêtent pas plus qu’ailleurs. Nous vécûmes la journée d’hier sous la pluie, froide, glaciale, pénétrante. À Saint-Just-Saint-Rambert, nous dînâmes une baguette bien sèche sous les arcades de l’église médiévale. À Saint-Romain-Le-Puy, nous nous reposâmes dans le petit jardin du prieuré perché, un instant, mais nous voulions dormir et il fallut descendre plus au sud. Un jeune Polonais (les cheveux blonds, les yeux clairs, le nez fin, le sourire charmeur, l’accent adorable) nous déposa à Montbrison. Encore un que nous ne pûmes retenir… Trois autres jeunes nous avancèrent à Ambert, après une longue marche trempée sur la D996 et un café offert par deux petits vieux fort chaleureux dans un bled nommé Le Soleillant. La Chaise-Dieu, Le Puy-En-Velay n’attirèrent que peu notre attention ; il faisait nuit, nous fumions le froid. Enfin, à une dizaine de kilomètres de l’aire de repos du Puy, une spacieuse noire s’arrêta, notre sauveur du soir. Il nous fit traverser les gorges du Tarn et nous invita à passer le reste de la nuit dans sa maison de vacances à Fontaneilles, une vingtaine de kilomètres avant Millau. Ce matin, propre, reposé, notre ventre contenté par deux croissants et de la confiture, nous sommes beau. Une Davidoff entre les lèvres, notre pouce tendu vers le Midi, le destin, lui toujours, retisse avec soin notre fil de vie.

Ganges (Languedoc, France), 15h50.

Une autre spacieuse noire immatriculée au Luxembourg nous déposa à l’instant au cœur du village. Avec son chauffeur étasunien et son épouse française, tous deux résidant à Paris, nous évoquâmes des souvenirs de voyages qu’ils liront, ou pas, plus en détail sur notre site-web. Nous ne savons plus que faire. L’odeur et les échos du Midi bouffent le peu de résolutions qu’il nous reste. Nous pensons remonter vers le nord… Ce carnet ne ressemble plus à rien, Fidèle !


23 juillet 2007

Tarascon-sur-Ariège (Comté de Foix, France), 9h45.

Ambiance Tour de France depuis Foix ; gros bordel sur les routes !
Hier fut une journée assez étrange pour être franc, même pour nous. Depuis Ganges, nos chauffeurs se succédèrent sans nous vraiment marquer, sauf cette jeune femme à la conversation florissante qui nous conduisit au péage de Toulouse depuis Montpellier (où nous étions retourné après Nîmes par manque d’idée), voyageuse, cultivée, travaillant dans la BD ; intéressante, voilà tout. Il y eut aussi Maël, jeune Breton charpentier qui nous mit sur la bonne voie à Montpellier car nous étions perdu sur un chemin sans intérêt. Deux autres partagèrent avec nous leur roulée parfumée, ce qui nous cassa plus qu’autre chose, le ventre vide. Bref, tout cela est sans importance. Il nous reste deux euros, moins le café du matin. Notre paquet de Davidoff est mort, nos vêtements auraient bien besoin d’une machine, Andorre toute proche nous rappelle nos instants de gloire mais nous ignore, nous-déchu. Quelle ingratitude ! À Foix, hier nuit, un bal nous divertit pendant quelques minutes mais les vents courraient sur notre épine. Nous continuâmes jusques à Saint-Antoine et un chemin forestier pour nous endormir dans une petite clairière entre chevreuils et sangliers, à la belle étoile. Qu’ajouter de plus que nous n’ayons déjà vécu ailleurs ? Cette aventure, nous la connaissons ! Sur le petit écran du bar, Valérie Lemercier se fait larguer par son riche Monégasque pour un jeune-musclé-bronzé-bien-monté ; les camping-cars se bousculent pour assister au défilé des maillots ultra sponsorisés du Tour et leurs coureurs dopés à mort ; de notre côté, nos yeux d’or rougis par la fatigue portent leur horizon vers le non-sens.


1er août 2007

Vesseaux (Languedoc, France), 11h40.

Il était une fois, aux pieds d’un des monts d’Ardèche, sur le bord de la route, un jeune homme qui fumait son amertume et cuvait son rhum martiniquais. Dans sa névrose, il contait à son ego son avenir, perturbé, et profitait du soleil, témoin diurne, pour sceller avec lui un pacte : « Dans vingt-quatre nuits, nous aurons 26 ans ; nous serons vieux ! Si tu ne nous apportes aucun présent, nous te conspuons. » De toute évidence, il signait ainsi son ras-le-bol de voguer de place en place sans but ou condition. La vie est ainsi faite, Fidèle : elle est une chienne étrange qui aime se faire battre.


2 août 2007

Annemasse (Savoie, France), 8h28.

Il pleut ! Comme nous sommes étonné… Les eaux, en plus de foutre notre moral à bas en tombant des cieux, jaillissent aussi à rythme étudié depuis les six fontaines de la place de l’Hôtel de Ville. Nous attendons le soleil pour nous rendre à l’office du tourisme ; c’est la Suisse que nous visons désormais. Il ne nous reste de toute manière depuis Narbonne plus un seul euro à dépenser ici. Assis en tailleur sous les arcades, le passant matinal pourrait bien nous jeter la pièce mais non, notre ego en souffrirait et jamais ne nous résignerons-nous à cela !

Nous-même . Louis, ne chantez donc pas « Fontaine, je ne boirai jamais de ton eau… », vous qui déjà hier soir, assoiffé, bûtes tel un chien errant l’eau de l’Arve !

Oh, ça va, hein ! Notre estomac s’habitue à peine à ne recevoir que les agents de saveur et de texture de notre tabac pour repas. C’était cela ou une perdition de plus… Le temps se découvre. Levons nos jolies fesses de ce pavé froid et avançons avec le peu de splendide qui nous habite.

Nyon (Pays de Vaud, Suisse), 17h31.

Comme nous aimerions être l’un de ces canards, idiots, qui ne pensent qu’à se nourrir sur les berges du lac Léman ! En fait, non ! Trêve de comédie ! Il suffit ! Nous serons toujours malheureux, mélancolique, nostalgique d’un temps, d’un monde, qui ne sont pas les nôtres. Mais pourquoi, Diable !, ne le pouvons-nous être dans la fortune, l’abondance et la luxure ? On nous dit vagabond dandy ; il n’en est rien, n’ayant en commun avec lui que son premier attribut. Quel intérêt à tout cela en définitive ? Aucun, c’est à craindre ! Nous sommes né pour la possession, d’un domaine, de gens, de pouvoir non (il ne nous intéresse pas), d’idéaux à réaliser. Lorsque nous entrâmes en Suisse, il flottait comme vache qui pisse, l’orage tonnait à en faire péter le pacemaker de la vieille fragile de cœur. Nous nous retournâmes et vîmes que les nuages s’arrêtaient linéairement au-dessus de la douane de Moëllesulaz, la France. Nous sommes maudit !


3 août 2007

Annecy (Savoie, France), 10h52.

« Le château de Duingt, la belle Talloires ! », crie le rabatteur pour inciter les touristes à monter sur son bateau. La visite est payante, naturellement, tout comme les bonnes places pour assister au festival de pyrotechnie qui aura lieu ce soir sur le lac. Ceci n’est donc pas pour nous, bien que nous souhaitions nous rapprocher en ce moment davantage du gros touriste de base que du vagabond. Cette nuit suisse fut pleine de conseils à notre égard et de réflexions personnelles. À nos chauffeurs, nous contons notre histoire, la même, la véritable. Cette nuit donc, deux d’entre eux nous intimèrent à poser nos bagages avec quelques idées. Comme nous les comprenons ! Mais que faire avec notre condition lorsque nous ne voyons et voulons qu’une seule direction ? Notre quête nous hante, nous dormons et mangeons peu, fumons trop et ne pouvons plus boire. Réunis, tous ces paramètres pèsent lourd, Fidèle ! Nous voudrions un pied-à-terre, oui, mais pas sans rien. Ce que nous vécûmes et vivons encore n’aurait-il pour but que de nous convaincre que nous sommes un gosse qui fuit en avant ? Non, nous ne l’acceptons pas ! Le suicide, répétons-le, n’est pas une solution non plus. Par contre, si nous continuons ainsi (et nous le ferons jusques à ce que…), il finira par nous arriver plus que quelques galères et notre muraille, déjà bien entamée, face aux assauts de cette armada, lâchera sans retenue de la plus misérable des façons. Nous sommes éteint !


5 août 2007

Cosne-Cours-sur-Loire (Nivernais, France), 15h20.

Notre gourde à peine remplie se rafraîchit dans l’un des frigos de Pat à Pain, une boulangerie-viennoiserie sur la zone commerciale. Une femme aimable nous prit en stop quelques centaines de mètres plus haut, à l’entrée de l’autoroute pour Montargis, Orléans, Paris enfin. Nous y avions passé deux heures, pancarte à la main, sans résultat. Mais, bande de cons, que cela vous coûte-t-il de prendre quelqu’un en stop si vous en avez la place ?! Foutue humanité !
Hier fut pourtant une journée pas si mal. Depuis Annecy, nous montâmes jusques à la sortie d’autoroute de Auxerre-Nord où nous perdîmes une nuit dans les toilettes du péage au son de la musique classique, pas trop mauvaise. À Auxerre (trois heures plus tard, toujours ce manque de gentillesse chez les automobilistes français), nous la continuâmes sur un banc après une visite rapide de la vieille ville. Ne sachant quelle direction emprunter, nous descendîmes en direction de Nevers sur la N151. Là, un professeur s’arrêta (après deux heures de stop tout de même) pour nous laisser plus loin, puis une Suisse un peu perdue que nous aidâmes à s’orienter, puis à nouveau ce professeur qui fit un détour pour nous déposer dans la vieille ville de Nevers, devant la Mie Caline, une autre boulangerie-viennoiserie. Il nous avait donné dix euros la première fois pour nous payer un sandwich au soir, nous dit-il. Quelques bonnes âmes existent, Fidèle, mais elles sont, comme toujours, noyées dans une masse de cons ! Nous allâmes finalement dîner chez Mac Donald’s puis traversâmes le pont pour nous baigner dans la Loire et faire un brin de toilette, quel que peu nécessaire avec cet été ressuscité. À notre grande surprise, un concert sur la plage fluviale se jouait. Nous nous intéressâmes particulièrement à Semtazone, dansant, festif, intelligent. Le groupe suivant, les Canards Boiteux, portaient bien leur nom de scène, sans doute à cause de l’insupportable voix de la chanteuse pas-trop-punk-mais-plutôt-déchaînée. Nous continuâmes donc vers l’entrée de l’A77 pour Paris. Trois heures plus tard, sans succès, nous retournâmes nous allonger aux pieds du château des ducs de Nevers pour nous réveiller vers 7 heures, monter à l’autre entrée de l’A77, attendre, attendre, attendre que deux Angolais nous avancent ici. Nos yeux d’or piquent de fatigue et de chaleur, le soleil est encore haut, notre gourde probablement pas assez fraîche ; attendons la suite !


9 août 2007

Aix-en-Provence (France), 9h20.

Retrouvons notre chère cité, inspiratrice, devant un verre de Bombay Sapphire, pour débuter cette journée. Après cela, si nos New Rock le veulent bien, nous irons en Ardèche quelques jours. Il ne nous fallut pas moins de vingt-cinq heures de stop pour descendre de Nevers, dimanche, à chez nos parents, au château, dans les Basses-Alpes ; c’est vraiment la merde de faire du stop en France ! Ils s’inquiètent pour nous, notre avenir, beaucoup. Nous les comprenons mais qu’y faire ? Notre choix de vie n’est certes pas le plus simple mais il en sera toujours ainsi : nous peinerons sans les moyens que nous souhaitons tant ou nous continuerons, plus libre, avec. Quoi qu’il en soit, chic ou pas, nous sommes vagabond en fait et en esprit et le resterons ; assumons !

Notre voisin de droite . Excusez-moi !
Nous . Oui ?
Notre voisin de droite . Pourriez-vous éteindre votre cigarette, s’il vous plaît ? La fumée me dérange.
Nous . En même temps, nous sommes dehors et j’étais là bien avant vous ! Je vous invite à vous asseoir à ma gauche, si vous le voulez, car les vents seuls sont à blâmer. Moi, je respecte la loi, je me drogue en terrasse !
Notre voisin de droite . C’est pas grave.
Nous . Encore heureux !

Un passant pose la main sur le cul de son amie, la fontaine éjacule la douce humeur de ce jour, notre voisin crache donc la nicotine que nous fumons, les glaçons explosent dans notre verre chargé de bon, un automobiliste sonne son empressement. Tout bouge autour de nous ; ô joie ! La retenue et la constance adoptée depuis longtemps se reposent paisiblement pendant que notre conscience festive et joyeuse s’exprime. Le compromis, acquis avec l’expérience, est plutôt acceptable. C’est la raison pour laquelle nous portons toutes les grâces de la vie, les joies simples, avec reconnaissance. Ce qu’il nous manque, ce sont les plaisirs matériels que la société des Hommes peut offrir. Évidemment, pour en jouir, faudrait-il encore accepter et participer à sa morne et éphémère construction et comme notre état d’esprit, l’onde qui nous pousse, ne nous le permet pas, une alternative devra nous tomber dessus ou nous crèverons sans jamais plus les pleinement apprécier. Nous parlons d’indépendance financière, Fidèle, comme toujours. Une impression de déjà-vu nous traverse, réellement ; nos voisins de gauche, cette fois-ci. Ils parlent de vagabondage. L’une, baba-cool, réinvente le système que nous méprisons et propose des logements pour les SDF qui veulent se réinsérer mais ne le peuvent faute de moyens et pour tous les problèmes que nous connaissons personnellement. Les deux autres la coupent : « Mais certains ne veulent pas rentrer dans ce système ! » Voilà, ils ont tout dit, elle se tait. Elle doit être de gauche, idéaliste, et eux de droite, plus pragmatiques. Comme nous le disons souvent, nous préférons le social de droite à l’économie de gauche… Ce système, dont nous sortîmes complètement en octobre 2005, ne nous convient pas. Nous en voyons la fin, chaotique, mais ne pouvons décemment le complètement renier. En effet, Madame Baba-cool, nous-vagabond ne voulons pas le réintégrer tel qu’on ne le propose, n’avons donc pas à nous plaindre et ne nous plaignons d’ailleurs pas (sur ce point là). Nous attendons fatalement sa fin et surfons sur ses défaillances comme sur ses atouts. Si l’on nous proposait un travail, une vie communément acceptée, simple, nous refuserions dans l’instant et nous aurions raison, tout comme vous qui aimablement – et un peu naïvement – nous le proposeriez. Car vous n’avez rien connu d’autre, telles les perruches de chez nos parents, encagées dès la naissance. Nous, la porte ouverte (merci Maman !), apprîmes à libérer nos sens, à exploiter nos capacités (de survie, de débrouille) et ne savons plus, ne voulons plus apprendre (et de toute manière ne pouvons plus) à regarder de nos bâtons posés entre deux grillages ou de notre baignoire made in China ces martinets auroraux et crépusculaires chanter en tournoyant avant et après un long voyage intercontinental au-dessus des cheminées, libres et poétiques. Nous connaissons les deux côtés de cette porte, les deux nous conviennent et, la société ainsi faite, nous sommes frustré de ne pouvoir voler à plaisir de l’un à l’autre. Si tu ne peux comprendre cela, Fidèle, il te manque certains repères dans ta vie et temps est pour toi, peut-être, de t’envoler un peu, de découvrir, de prendre ce risque et de nous rejoindre.


18 août 2007

Antibes (Provence, France), 8h20.

Sans grande surprise hier soir, nous retrouvâmes les douves du Fort Carré d’Antibes plus sales qu’en octobre 2005, la dernière fois que nous y passâmes deux ou trois nuits, plus quelques moustiques malvenus, été oblige. Comme il était agréable toutefois, à la tombée du jour, d’observer Nice au loin sous une brume rose et humide, clope au bec, avant de nous allonger sous les chauds pins à confondre dans les cieux mouettes scintillantes, étoiles et gros porteurs au son de la cigale solitaire ! Nous ne dormîmes pas – ou que peu – et ce matin avons-nous quelque mal à nous éveiller malgré le bruit des mises en place de cafés, passants clinquants et autres machines grinçantes. Cette journée, nous la placerons sous le signe de la langueur, attablé probablement devant un écran du cybercafé ou couché comme une merde sur la plage de la Gravette. Il nous faut en effet reprendre le rythme après une semaine ardéchoise reposante et une journée aixoise cernée de haute-couture à consumer, de rosé local et de piscine tempérée. Le paradoxe, encore, toujours…


21 août 2007

Mandelieu-la-Napoule (Provence, France), 9h02.

Le plus difficile après une première nuit blanche (car nous sentons en venir d’autres à la chaîne), c’est de passer le premier pallier. Heureusement l’Homme eut-il un jour la bonne idée de torréfier le café ! Cela n’aide pas vraiment mais fait illusion… Temps de merde depuis Cannes-la-Bocca, pour changer. Nous aurions pu dormir cette nuit, un peu, sur la plage de la Croisette s’il n’y avait eu un Arabe pour nous emmerder et faire le malin devant ses potes aussi débiles que lui. Nous étions allongé près du rivage et il lui vint l’idée, alors que nous nous endormions, de venir secouer notre sac. Note, Fidèle, que le fait qu'il était arabe ne change rien à l'anecdote. Il l'était, voilà tout.

Nous . Oh ! T’es con ou quoi ?
Lui . Je te réveille sinon les policiers vont le faire.
Nous . Lâche ça !
Lui . Tu peux pas dormir ici !
Nous . Tu es flic ? Non ! Fous-moi la paix !
Lui . Allez, j’essaye de t’aider, moi ! Tu vas passer la nuit au poste.
Nous . Lâche ça, je t’ai dit !! Je m’endormais avant que tu viennes m’emmerder !

Là, nous étions encore assez calme. Il secoua à nouveau notre sac.

Nous . Putain, gars ! T’es con ou tu parles pas français ? Dégage avant que je donne aux condés une bonne raison de venir !
Lui . Ça va, si on peut plus rigoler !
Nous . Je t’emmerde ! Dégage, je t’ai dit ! Je suis pas d’humeur à te divertir.

Putain de racailles de merde ! À cause de lui, nous ratâmes le pallier du sommeil et ne pûmes le reprendre avant l’arrivée de cette conne de machine sensée nettoyer le sable, vers 4 heures, quand elle ne s’attarde pas à écraser deux pauvres filles en train de cuver leur soirée arrosée. Ah ! nous avons les boules maintenant. Marre de vagabonder sans moyens aussi ; fait chier !


31 août 2007

La Rochelle (Aunis, France), 9h44.

Un petit parc près du vieux port. Devant nous, en plein centre-ville, le forain qui tient le carrousel, sur lequel les gosses pleurent pour tourner longtemps et rêver, tente de prolonger sa nuit entre deux couvertures sous la toiture d’un véhicule désossé et posé là, malgré le froid atlantique et les quatre touristes anglophones qui s’étonnent plus de la cloche que le chien a autour du cou que de la condition de son maître… À quelques pas, sur l’autre quai, trois vieilles dames petit-déjeunent pour huit euros un croissant, un thé et un jus d’orange. Il y a du vent mais les mâts, contrairement à notre habitude, ne résonnent pas ; ils se tiennent, fiers, et défendent à leurs cordages d’éveiller le soupçon de leur présence. La Rochelle, citée protestante dont les arcades dans les rues protègent le peuple de la colère des cieux, révoltés devant tant d’inégalités. Cela n’empêcha guère pourtant, il y a peu, un jeune couvreur de s’envoyer en l’air avec la foudre… Aujourd’hui, si nos dires sont corrects, les exilés du Parti socialiste doivent se réunir en université d’été, ici, pour « tirer les leçons » de leur pitoyable débandade aux élections présidentielles et législatives de cette année. En clair, Ségolène va se faire décapiter !
Hier midi, nous étions à Saint-Nazaire et déjeunâmes une flûte de pain au pied de la ville-port. Nous y croisâmes Tintin, bien âgé, qui nous raconta ses dernières aventures. Depuis la mort de Milou et le mariage du capitaine avec la Castafiore, il avait sombré dans l’alcool, la prostitution et l’héroïne, était parti sur les routes d’Europe, sac sur le dos et à pattes, sans espoir ou considérations pour ses exploits passés. Un soir de juillet 1989, on le viola sauvagement dans une rue sombre de Cambrai et il perdit toute raison, se fit interner et, après dix-huit ans, émit le souhait de voir une dernière fois le port de Saint-Nazaire. On lui accorda cette faveur et il y alla, seul, pensant y retrouver la splendeur de l’époque, le souvenir du général Alcazar, privé de son partenaire inca, embarquant pour l’Amérique du Sud, celui du maladroit capitaine élevé par mégarde sur un conteneur, etc. Et bien non, il n’y trouva qu’un cube de béton transformé en attrape-touristes, des taules en guise de bâtiments car plus économiques à la construction, des ouvriers tchèques ou roumains car plus économiques à l’entretien, des marins au bras de putes albanaises, des… Il avait un boulet à la main, ancré à sa cheville par une chaîne, lorsqu’il conclut : « Mon pauvre Louis, je ne vous souhaite pas telles désillusions dans votre vie. Ce monde ne ressemble plus à rien et je me méprise d’avoir participé à sa construction. Je vous dis adieu, ami ! » Nous le poussâmes dans le port, un peu par pitié, un peu par gentillesse, et le regardâmes couler, brièvement. Une dernière bulle, en hommage à son créateur, jaillit des eaux sales, puis son portefeuille. Nous nous penchâmes pour le repêcher et l’ouvrîmes. Hélas pour nous ne contenait-il pas une pièce, pas un billet. Il n’y avait à l’intérieur qu’un préservatif, une entrée gratuite pour Univers Gym à Paris, une photographie du jeune Tchang tâchée de blanc, une paire de carte à jouer (deux neuf) et un autographe de Dalida. Un si grand homme… Quelle misère de ne laisser que cela à la postérité ! Nous sortîmes notre briquet et brûlâmes le tout avant de prendre la route pour La Tranche-sur-Mer puis l’île de Ré. Là, nous passâmes la nuit dans une pinède privée de La Flotte et nous réveillâmes ce matin, la faim au ventre, sous un épais tapis nuageux. Repensant à notre cher reporter, nous décidâmes de conclure la rédaction de cet épisode et de nous enfermer dans notre imaginaire car vagabond nous sommes et rien ne sera plus vrai que ceci : notre époque ne nous apporte que la nostalgie de ce que nous ne sommes pas et ne pourrons sans doute jamais devenir – nous vînmes au monde quatre siècles trop tard !



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