Florimon-Louis de Kerloar

Conversations

L'esthétique du suicidé


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Tous nos textes, Fidèle, sont déposés à la Société des gens de lettres, Paris. Sois gentil, tu t’en inspires dans la vie si tu veux mais sur papier ou à l’écran, cherche ta muse ailleurs. Bonne lecture !


Mot pour mot, Fidèle, les Hommes sont vraiment des merdes !
Nous étions devant notre écran. L’un d’eux, nous ne savions encore qui, nous ajouta à sa liste MSN. Tel n’est pas notre genre (pas vraiment) de retranscrire telle conversation mais là, franchement, c’en est trop : encore un qui pense que nos jolies fesses s’ouvrent à de belles promesses. Il n’est pas le pire, pas le seul non plus, hélas !

La scène se passe dans une vision. Nous surprenons une conversation entre deux éternelles, Mélancolie et Espérance. Le sujet de discorde entre ces deux sœurs saphiques est habillé de noir, il s’appelle Jérémy et regarde la Terre du haut d’un pont.

Espérance . Assez, ma sœur, par pitié ! Nous n’avions pas le choix, il allait sombrer. Nous devions faire quelque chose pour son bien, lui redonner l’envie de vivre. Ce garçon allait sauter, nous ne pouvions le priver de tout avenir pour un seul moment de désespoir. Nous lui avons redonné confiance et nous devons en être satisfaites.
Mélancolie . Je crois au contraire que nous n’aurions pas dû influer sur son libre choix. C’est à lui de se rendre compte de l’utilité de son existence, pas à nous de la lui faire voir. Je déplore cet éveil vif mais fugace.
Espérance . Tu es trop primaire, ma sœur ! J’admire la constance des êtres qui te suivent ! Tu entraînes douleur morale et dépression, tu n’offres aucune solution à leur malheur, aucune voie à suivre, rien qui puisse apporter aux Hommes la capacité d’accepter leur condition. Tu me dénigres, ma sœur !
Mélancolie . Tout cela est vrai, mais je suis digne de confiance, je ne porte pas de masque, contrairement à toi qui joues avec le destin, le faisant passer pour une absurde comédie. Tu es source d’illusions et je m’étonne de mon côté comment tu peux rassembler autant d’âmes.
Espérance . Je leur offre simplement ce dont ils ont besoin, croire et espérer. Je n’ai pas de solution, c’est vrai, et si je joue avec le destin, c’est uniquement que je n’accepte pas la finalité qu’il promet. Tout est possible ici bas, que tu le croies ou non ! Nous sommes éternelles et pourtant contraintes à respecter notre caractère. Je ne te suivrai donc pas, ma sœur, sombre seule ! Je préfère me tromper en essayant, me faire mal en tombant qu’attendre mon heure funeste.
Mélancolie . Quelle dureté dans tes propos ! Tu manques de retenue.
Espérance . Oui, je suis fougueuse et impétueuse, débridée, tolérante et folle. Mais je suis jeune, et j’ai tellement encore à apprendre de mes folies.
Mélancolie . Je resterai ignorante dans ce cas. Cette quête de sens me navre !
Jérémy . Mes amies, ne vous déchirez pas si cruellement. Mélancolie et Espérance, je crois avoir besoin de vous deux pour survivre. Vous êtes les seules qui me compreniez, les seules qui me guidiez. Je vous en conjure, ne vous déchirez pas ! N’êtes-vous pas indispensables à l’équilibre que demande toute mesure ?
Mélancolie . Je te l’avais dit, ma sœur, nous aurions dû le laisser sauter ! Le voilà qui se prend pour un funambule, jouant avec l’espace au lieu de se laisser transporter par sa destinée. Moi je dis que toute envie qui naît dans un esprit doit trouver une scène pour s’exprimer !
Espérance . Et moi je dis, ma sœur, que si l’esprit est enclin à tout espérer, il a besoin d’une lumière pour l’éclairer. Ta scène est grande, il pourrait s’y perdre.
Mélancolie . Et tu te proposes donc, admirable, en lanterne ? Quelle impudence, ma sœur ! La lueur pâlotte qui te sied n’a pourtant pas vocation de cap. Tu ne dois pas, ainsi faite, rendre la vue à l’aveugle mais soutenir le regard de celui qui naturellement se tourne vers l’horizon.
Espérance . Et que fais-tu des faibles que la nature a mal dotés ?
Mélancolie . Et bien, qu’ils sautent ! Nous n’aurions pas dû intervenir, je te le dis, nous avons fâché l’esthétique de ce jeune homme.
Espérance . Que dis-tu ? Voudrais-tu dans ta vilenie le pousser maintenant ?
Mélancolie . Je ne dis rien, j’affirme. J’affirme qu’il allait se tuer en poète. Le retenant, nous l’avons contraint à vivre en misérable. Il ne pourra jamais plus prétendre à si noble chute. Tu as gâché la pièce, ma sœur !
Espérance . Je ne peux m’y résoudre, c’est ainsi ! Ce jeune homme vivra et, inspiré de ma confiance, trouvera bonheur.
Mélancolie . Le bonheur n’est rien, ma sœur. Mêler par le sang l’inspiration poétique au courage de l’illustrer fait honneur au livre de la vie !

3 juillet 2010, Oraison (Provence, France).


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