Florimon-Louis de Kerloar

Femmes


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Tous nos textes, Fidèle, sont déposés à la Société des gens de lettres, Paris. Sois gentil, tu t’en inspires dans la vie si tu veux mais sur papier ou à l’écran, cherche ta muse ailleurs. Bonne lecture !


Triste Évelyne, triste

Cher frère,
Il ne me sera pas donné de vous enseigner ici quelque préparation, le temps de ma science ayant déjà fait son chemin et trouvé son jeune disciple.
En une époque pas si lointaine, il était de coutume d’aviser chaque membre de notre ordre d’un tel changement et je m’étonne que vous n’y ayez pas pensé de vous-même. J’ai appris votre récente excommunication par des voix autres, cela m’a beaucoup attristé, vous qui êtes si véhément dans vos propos, si courageux dans vos actes. Être ainsi bafoué pour uranisme… Quel gâchis ! Vous auriez dû m’en parler, mon ami, je vous aurais apporté toute mon aide, mais c’est désormais chose faite et nous ne pouvons défaire ce qui a été fait.
Vous voilà donc devenu anachorète et vous cultivez des poires et diverses plantes, ai-je entendu dire…
Dans votre missive, vous me conviez à vous visiter tantôt et à vous apporter mon précieux manuscrit. Je ne sais que trop quels sont vos désirs mais vous vous parjurez, mon ami ! Votre dessein est loin d’être aussi aisé qu’il vous semble l’entrevoir. De vos plantations primaires, vous ne tirerez que des extraits grotesques qui n’auront d’autre effet que de prouver votre ignorance en la matière. Plus qu’une science, un crime de vengeance nécessite un art. Vous devez porter votre ambition au-delà de vos espoirs les plus vicieux et, pour cela, je vais vous inspirer avec cette légère anecdote.

Nous étions en 1949. J’étais à cette époque prêtre à Nice.
Un soir d’octobre entra dans mon église une vieille femme habillée de rouge et de noir, usée par la vie, qui me demanda confesse. J’allais fermer boutique et rejoindre mon laboratoire mais je lui accordai cependant ce qu’elle voulait. Vous me connaissez, le devoir religieux n’est pas ma principale caractéristique – point de commisération dans mon cœur – mais cette femme, mon ami, avait dans son regard une lueur de passion assouvie ; elle n’était pas là pour expier son péché mais pour le conter à quelqu’un en toute quiétude et en jouir encore un instant. Elle attisait en moi des sentiments de désir, de savoir et d’envie.
Je remerciai les enfants et l’accueillis dans la sacristie. Je lui servis du vin, nous rompîmes le pain, coupâmes quelques tranches de Parme et au cours de ce repas improvisé, je pus apprécier son histoire.
Elle s’appelait Beaulieu, Évelyne Beaulieu, riche aristocrate belge exilée à Nice pendant la première guerre mondiale avec son époux Joseph et leurs cinq enfants : Pierre, Alain, Marie, Iseult et Éléonore.
Elle commença son récit par la mort de la benjamine, Éléonore, sa petite fille chérie si fragile. Partis le matin pour une promenade dans le parc, une enfant fraîche et rose dormait dans le landau ; revenus le midi à demeure, un cadavre froid et bleu la remplaçait : Éléonore venait de succomber à son premier hiver.
Évelyne garda le cadavre dans ses bras trois jours durant, continua à l’habiller, le sortir, le faire manger. La voyant sombrer d’heure en heure dans la plus abyssale des folies, son époux usa de violence pour honorer l’enfant d’une sépulture décente, laissant à sa femme pour seul souvenir un petit bonnet dentelé ; lors de l’enterrement, Évelyne n’était pas.
Les semaines, les mois suivants, elle resta cloîtrée dans ses appartements, pleurant la mort d’un être qui ne reviendrait plus. Alors décida-t-elle que la vie elle-même ne devait plus être. Elle tenta de mettre fin à ces tristes jours, empruntant au jardin la grande et divine ciguë qui poussait près des caves. Pour savourer son passage, le mélange fut judicieusement agrémenté de cerfeuil. Les jambes lourdes, un bruit lointain de pas précipités, la mère meurtrie tomba, inconsciente, dans des songes qui scellèrent sa destinée.
Sept jours plus tard, elle se réveilla, dans son lit, au petit matin ; auprès d’elle se tenait un vieil homme trapu aux cheveux grisonnants. Évelyne avait perdu son teint, sa mémoire, sa vue, ses jambes et certains disaient jusqu’à son âme. Le bénédictin avait été mandé pour user de sa science auprès d’elle. Il était passé maître dans l’art des poisons, utilisant leurs fabuleux extraits à des finalités quasi miraculeuses.
Je vous passe les détails des années de traitements que subit l’infortunée. La famille ne comptait désormais plus avec elle : elle, la bannie, l’exclue, la démente, la dangereuse. Ses enfants mêmes ne l’approchaient plus.
Durant cette longue convalescence, le bénédictin s’éprit de sa patiente et lui enseigna ses secrets, de la goutte qui paralyse les membres à la potion qui enlève la vie en passant par la poudre qui enferme l’esprit ; tout lui fut enseigné, en secret, pour le cœur du moine impie.
Pierre, Alain et Iseult avaient quitté demeure, Marie veillait sur son père, vieux, malade, ruiné par la crise qui sévissait en Europe depuis l’effondrement des grands empires.
Mais Évelyne était prête ! Son état s’était nettement amélioré et si l’on omettait ses difficultés encore à se déplacer seule, elle était la même femme, un peu plus vieille, un peu plus cassée qu’avant, avant ce qu’elle n’osait admettre.
Le bénédictin la servait, plus dévoué que jamais. Mi maître, mi esclave, bientôt il ne servit plus à rien.

En février 1922, il mourut. Les autorités incompétentes conclurent qu’il avait trop joué avec ses substances et qu’elles avaient fini par le trahir, comme tout ce en quoi nous croyons en ce monde…
En demeure, se partageaient les pièces avec ingratitude Joseph, Marie et Évelyne qui avait retrouvé toute sa motricité.
Joseph périt en avril 1922 d’une étrange crise cardiaque ; son âge sans doute…
Quant à Marie, n’ayant plus à s’occuper de son père, elle décida de tout quitter pour rejoindre son amant à Paris. Sur le chemin, elle s’endormit pour ne jamais se réveiller !
Évelyne, désormais seule en demeure, s’attacha de ce que nous pouvons appeler une cour, un cercle d’intellectuels machiavéliques qui n’avaient pour ambition que la destruction, l’anarchie et pour seul maître le Malin. Approuvée par ses pairs, Évelyne put perfectionner son art sur les badauds de second rang présents dans cette société devenue intouchable.
Personne au monde ne sut vraiment ce qu’il s’y tramait mais voici mon ami ce qu’il en sortit.
En décembre 1923, les fêtes de Noël approchant, Évelyne mit en œuvre son grand projet, son insidieuse vengeance.

Iseult vivait à Paris. Elle avait fondé un foyer, était aimée de son époux et attendait son premier enfant, qu’elle nommerait Édouard ou Sophie. Devant le sapin illuminé trônaient de magnifiques paquets, pour elle, son époux, les trois enfants de sa première femme décédée sept ans plus tôt et leurs amis. La joie comblait les visages de cette belle famille, formant un tableau idéal. Isabelle, la plus jeune des enfants, un véritable ange descendu des cieux, apporta à sa nouvelle maman son premier cadeau, consciencieusement emballé dans une jolie soie couleur de rubis. La mère heureuse passa sa main dans les cheveux de l’enfant, tira délicatement sur le ruban noir pour ne le pas abîmer.
Le souffle de l’explosion répandit dans la pièce son nuage de poison maltais. Ce soir-là, Iseult perdit la vue, après avoir pu observer avec horreur la mort de la petite fille, brûlée à vif par le corrosif. Dehors, à la fenêtre, une ombre noire passait.
Les cris que l’enfant avait poussés résonnent encore aujourd’hui dans l’esprit d’Iseult. Enfermée dans un hospice à compter les mouches, elle n’attend plus que son dernier passage.

Pierre était devenu matelot sur un navire de commerce qui naviguait en Méditerranée. Il avait tout pour lui : la fierté de son capitaine, le corps d’un dieu, l’esprit d’une muse. Son rêve était d’embarquer pour l’Extrême-Orient et goûter les fabuleuses herbes dont on entendait parler alors, cet opium qui illumine les songes. Pierre était jeune, il ne croyait en rien. Son port d’attache était Marseille et pour la fin janvier 1924, son capitaine lui avait promis une place sur un grand bateau de commerce, une place pour l’Asie, enfin !
Pour fêter cela, il décida de se rendre dans une taverne, la plus malfamée de Marseille, une de celles dans lesquelles tout se passe, tous s’enivrent à plaisir et desquelles ne sort jamais personne avant le petit matin.
Pierre n’en sortit jamais !
On crut un instant que l’alcool avait fini par le tuer mais cette idée absurde ayant été vite mise de côté, la police ouvrit une enquête. Les quelques témoins un tant soit peu clairs affirmèrent qu’une personne suspecte en cape noire avait approché le jeune homme vers le milieu de la nuit. L’analyse de son verre révéla la présence de vitriol dans le vin. Pierre partit finalement pour l’Asie, les pieds devant, selon les souhaits de son frère Alain. Il doit reposer aujourd’hui entre les côtes de Ceylan et celles du Siam.
Après l’enquête et les suspicions d’Alain, la police se mit en recherche d’Évelyne. Ils ne la trouvèrent pas à Nice ; ses servantes leur dirent qu’elle s’était rendue en Russie chez une cousine éloignée.

Alain, installé en Belgique après avoir quitté Nice, s’était lancé dans une brillante carrière politique. Il était devenu en peu de temps l’un des principaux porte-voix de l’opposition au régime d’Albert, trop conciliant selon lui pour faire face aux pressions nazies. Il vivait un grand manoir retiré de la capitale, avait tout ce dont il rêvait, sauf peut-être une femme et des enfants. Mais cela allait changer car il venait de rencontrer une jeune aristocrate, oserais-je écrire parfaite, convenant à toutes ses aspirations. Elle s’appelait Anna, était âgée de 19 ans à peine, belle comme un cœur, au caractère fort mais enjoué.
Elle finit par se laisser séduire et elle semblait amoureuse. Alain l’amena chez lui une première fois puis elle vint s’y installer et les bans furent envoyés.
Un matin de septembre, alors que le soleil annonçait une superbe journée d’automne, Anna lui monta le petit-déjeuner sur un plateau nacré. Comblé, Alain souriait à sa compagne que les rayons du soleil filtrés par la fenêtre rendaient quasi divine.
Il prit la tasse de chocolat chaud, y plongea son morceau de sucre habituel et commença à boire, l’esprit perdu dans la pensée d’un avenir sans faille. Déposant machinalement la cuiller dans la coupe, il reprit une gorgée. Le goût était légèrement anisé. Il regarda la cuiller, l’argent crépitait. Il leva les yeux, regarda sa compagne qui tenait dans sa main un petit bonnet dentelé. Terrifié, il lui demanda son nom et elle répondit : « Anna Ivanov. »

Évelyne vécut en Russie jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. Elle ne rentra que pour déposer une rose rouge sur la tombe de sa petite fille aimée, un carré d’herbe entretenu mais bien trop petit pour se trouver là.
À la fin de notre repas improvisé, elle sortit de son sac une petite fiole, l’ouvrit et but d’un trait son contenu. Elle me souhaita une bonne soirée, se leva, alluma un cierge puis quitta mon église.
Je ne l’ai jamais revue depuis, personne ne m’en a jamais parlé non plus. Elle fut la main invisible de la vengeance psychotique et cruelle, une main qui ne fit que reprendre ce qu’une autre lui avait donné.


Hommage à la Callas

Belle de lyrisme orgueilleuse, devenue légende du siècle et reine des Hommes, disgraciée par le poids de ton acharnement à justifier ton existence, Callas écoute cette note : ton étoile illumine encore notre monde. De toutes les décadences, rarement il y en eut d’aussi lumineuses.

« Ils savent qu’en scène je leur fais de l’ombre… »
Non, chérie ! Regarde : tu es sortie de scène et nous n’y voyons toujours que des êtres sans teint !


Claire, demi-lune

En ce beau mois ensoleillé de printemps, Claire était la seule à se rendre compte que le monde ne tournait pas rond. Elle ne savait pas quoi exactement mais quelque chose n’allait pas.
Dans le parc, alors qu’elle regardait les enfants jouer et leurs mères se raconter les derniers potins du village, elle marchait et songeait à ce que serait son avenir. Elle s’imaginait avec une vie simple, un mari aimant, un enfant, deux peut-être. Avoir une fille ou un garçon l’indifférait, elle voulait juste connaître le bonheur d’avoir à s’occuper de quelqu’un.
Elle pensait souvent à son enfance, à sa mère décédée alors qu’elle n’avait que 7 ans. Sa grand-mère s’était chargée de son éducation à la campagne pendant quelques années puis elle avait été placée dans un pensionnat catholique pour jeunes filles. Elle était très heureuse à cette époque, elle avait des amies et ses seules pensées se dirigeaient vers elles et ses études.
Claire trouva un banc vide près de la mare et s’y assit. Elle avait apporté du pain pour nourrir les oies et les canards japonais qu’elle affectionnait particulièrement. Elle pensait que les bêtes la reconnaissaient, elle leur parlait souvent et, entre discussions et confidences, l’après-midi se déroulait tranquillement.
Les enfants jouaient au ballon sur l’herbe et leurs mamans parlaient toujours entre elles. Claire imaginait ce que pouvait être leurs conversations.
Elle voyait très bien l’une raconter les dernières frasques du vendeur d’épices sur le marché le mardi matin ; il irait lui-même acheter ses épices en Asie et au cours de ces nombreuses traversées, il rencontrerait des tas de gens et vivrait des tas d’aventures, etc.
Elle voyait une autre lui répondre que son mari à elle, lui, serait un véritable aventurier ; il serait maître à l’école du village et chaque enfant serait selon lui un esprit à explorer et à dévoiler au monde. Assurément son métier le passionnerait-il et son épouse serait-elle fière de lui.
Pas autant pourtant qu’une troisième de son fils. Elle en parlerait tout le temps et à tout le monde, montrant les seules photos qu’elle aurait de lui car il serait parti déjà des années plus tôt sur un navire pour les îles du Pacifique. À chaque nouvelle lettre, elle organiserait même des réunions pour mettre au courant les habitants du village des nouveaux exploits de son fils, lui apportant les nouvelles d’un monde lointain.
Claire, se lassant de ses racontars de bonnes femmes, se tournait alors vers les cieux. Parfois, avec un peu de chance, elle pouvait voir un avion postal passer car le courrier du village ne se transmettait qu’ainsi. Elle s’imaginait une lettre s’envoler et se poser près d’elle. Elle l’ouvrirait et pourrait lire la lettre de la troisième femme qui enchanterait son fils de l’enthousiasme et de la fierté qu’éprouverait tout le village pour lui. Elle lirait également les recommandations habituelles et le : « Je te joins avec cette lettre un colis… », que toute bonne mère n’oublie pas.
Claire restait ainsi des heures dans ses pensées. Elle attendait que toutes ces choses lui arrivent et elle souriait. Elle oubliait… Elle oubliait qu’elle avait soixante-seize ans, que cela ne lui était jamais arrivé et ne lui arriverait jamais plus car dans sa jeunesse un jour, un jour seulement, elle avait refusé de s’y intéresser !


La révolution des goudous

Aux armes ! aux armes, citoyennes saphiques !
Le temps de la révélation est arrivé.
Le Milieu de ce monde vous marginalise ou vous englobe.
Non ! défendez-vous, dépendez-vous !
Vos plates-bandes sont couvertes de folles qui se revendiquent
Et fomentent contre votre triangle générateur.
Entre cul de peine et queue de joie, amies, éveillez vos monts
Et que naisse le principe matriarche !


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